Bucarest, capitalisme de la douleur

LibéArticle pour le « Libé des écrivains » du 21 mars 2013 (rédactrice en chef : Virginie Despentes)

En Roumanie, l’opposition au libéralisme sauvage qui a succédé au communisme se développe.

«Avant, il n’y avait rien dans les magasins, aujourd’hui, il y a tout mais on n’a pas les moyens d’acheter quoi que ce soit… Sous Ceausescu, mes parents avaient peur de parler, aujourd’hui, on peut tout dire mais personne ne nous entend. La censure politique est terminée, OK, mais elle a été remplacée par la censure économique…» Tu fais partie de «Sauvez Bucarest», une association qui combat ces investisseurs étrangers qui s’emparent et détruisent les splendides maisons années 30 de la ville qu’on appelait alors le «Paris des Balkans». Le libéralisme, me dis-tu, fait plus de dégât que le communisme : en 1989, Bucarest comptait 3 470 hectares d’espaces verts et aujourd’hui à peine 1 300… Les quartiers populaires sont rasés, des familles expulsées pour construire des buildings de verre fumé et des cafés starbuckisés.

Tu es née en 1983. Non, tu me corriges, rieuse : «Je suis née en janvier 2012 !» Ce mois de janvier 2012 où tu te joins aux manifestants qui protestent contre les mesures d’austérités toujours plus dures ordonnées par le FMI, réduisant, entre autres, les salaires de 25%. Ni la nuit ni la neige ne découragent les étudiants, très vite rejoints par des employés, des intellectuels, des chômeurs, des retraités et ceux et celles qui, sur la même place, ont vécu la révolution de 1989. Inlassablement, ils scandent : «Nous sommes la fin de votre monde.»

Terminées les indignations et revendications mignonnettes, ce pacifisme qui assure ceux contre lesquels on se bat qu’on s’avance genoux ployés et qu’on finira de protester à l’heure promise, toutes traces effacées par le camion poubelle. Il est temps de passer de la nausée au vomissement. Autrement dit : vos miettes, on n’en veut pas, on veut toute la boulangerie.

Désert toxique. Oh, bien sûr, comme en France, en Grèce ou en Espagne, le pouvoir dirige ses caméras sur quelques vitrines brisées tandis qu’au JT un ministre gronde : la mauvaise image que donnent les émeutiers du pays affectera les bonnes affaires à faire avec l’Ouest, attention ! Mais même si, à la fin de l’hiver, le mouvement de janvier s’essouffle, il se répand dans le pays sous de nouvelles formes : à Cluj, avec ce collectif de «jeunes enragés» (Tînerii maniosi) qui, chaque mois, offrent un repas gratuit à tous sur la place du marché, prétexte à entamer le débat, comme leur magasin ambulant, dans lequel chacun peut prendre ou donner vêtements, casseroles, livres. Ces enragés soutiennent la ZAD de Notre-Dame-des-Landes (lire page 14), les luttes grecques et aussi ceux et celles qui luttent depuis 2000 à Rosia Montana, en Transylvanie, où une société canadienne, en accord avec l’Etat roumain, projette de créer une énorme mine d’exploitation à ciel ouvert pour en extraire l’or par cyanuration. Un projet pour lequel il faut broyer des montagnes, déplacer mille familles, et anéantir un site archéologique et naturel pour en faire un désert toxique, une catastrophe écologique semblable à celle que créera bientôt Chevron. Cette société prévoit d’exploiter le gaz de schiste dans la région de Bârlad à l’aide d’un procédé (interdit en France) qui empoisonnera durablement les nappes phréatiques.

«Joggings moches».«Qu’est-ce qu’on préfère ? Un Etat libéral allié à une société privée pour détruire une région entière au nom des profits que générerait ce projet ou alors un Etat communiste qui, pour « le bien du pays », a fait disparaître l’équivalent de quatre arrondissements parisiens dans Bucarest ? Dis, on en a parlé en France, de nos manifs Occupy Bucuresti ?» me demandes-tu. Je pense, sans t’en parler, à cette «écrivain» parisienne qui au moment de la sortie du film de Mungiu a écrit en guise de critique : «Si je vous dis Roumanie, vous pensez : gens pauvres dans des paysages dépressifs qui croient à Satan, ont passé leur enfance dans des orphelinats où ils ont subi des sévices sexuels et qui portent des joggings moches.» Alors je ne réponds pas à ta question, j’esquive, je te rappelle qu’il est permis de douter de la clairvoyance de la France en ce qui concerne la Roumanie, c’est quand même De Gaulle qui a décoré Ceausescu de la grand-croix de la Légion d’honneur et, en 1972, c’est un journaliste du Figaro qui a écrit un livre décrivant le Conducator en ces termes dithyrambiques : «Tel est le président qui n’accepte d’honneurs que celui de conduire son peuple, comme Moïse, dans la Terre promise de la prospérité et de l’indépendance.»

Nous traversons la place Unirii, le H & M géant semble désert, des hommes et des femmes, vendeurs improvisés, se tiennent près du coffre de leur voiture ouvert sur des bottes d’aneth, des piles, des paires de chaussettes neuves, des poivrons, des clous, un recueil de Verlaine en français et une balance de salle de bains des années 70. Au coin de la rue, une affiche annonce un rassemblement à venir : «En 1989, ont-ils donné leur vie pour que nous ayons plus de Coca-Cola et de McDonalds ? Ont-ils donné leur vie pour qu’on devienne les esclaves du FMI ? Sont-ils morts pour que nous nous enfuyions toujours plus loin de cette Roumanie qui ne peut nous offrir une vie décente ? Morts pour que des milliers de personnes âgées dorment dehors et meurent de froid ? Sont-ils morts pour que l’Eglise orthodoxe soit cette affaire prospère qui ne paye aucun impôt à l’Etat ? En 1989, ils ont donné leur vie pour notre liberté. Ce fut leur cadeau de Noël. Qu’avons-nous fait de cette liberté ?»
Lola LAFON

 

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