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ifverso.fr – La mue (…) de Nadia Comaneci

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La petite communiste qui ne souriait jamais

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L’un des titres retenus dans cette sélection de janvier 2014 (et l’un des plus salués par la presse et les lecteurs) est le quatrième roman de Lola Lafon, La petite communiste qui ne souriait jamais, chez Actes Sud. La romancière (et musicienne) y retrace le parcours de Nadia Comaneci, la gymnaste prodige qui obtint trois médailles d’or aux Jeux olympiques de 1976, et, à sept reprises, la ronde et mythique note de 10 (qui fait l’objet de la magnifique scène d’ouverture du livre : un 1 s’affiche sur les écrans, qui n’ont pas été pensés pour accueillir la note suprême).

Le récit de la vie de Nadia C., parfaitement mené, se double d’un dialogue imaginaire entre la gymnaste et la narratrice biographe, qui s’affrontent autour de leurs différentes versions de l’histoire. Nadia, qui a déjà été tant de fois dépossédée de son corps, par son entraîneur, son pays, par tous les hommes du monde, en un sens, refuse que son histoire lui échappe. Elle renâcle. Elle biffe, elle réécrit. La biographe cherche, elle, à percer le mystère de cette femme adulée par le monde entier avant d’être jetée aux orties au moment où son corps grandit, et la femme-enfant laisse place à l’adolescente, à la jeune femme.

Passionnante histoire d’un corps qui jamais ne s’appartint. Modelé par Bela, l’entraîneur maniaque, par les entraînements, les régimes alimentaires, les compétitions, adulé après les JO de Montréal de 1976, désiré comme un idéal de nymphette à l’Ouest, instrumentalisé à l’Est par Ceauşescu, le corps de Nadia Comaneci est le lieu où convergent et s’affrontent des forces. L’intelligence de Lola Lafon est de se placer au niveau de ce corps, de ses douleurs, ses métamorphoses, ses fêlures, pour conter ce qui s’y joue politiquement et socialement. Le capitalisme, le communisme, mais surtout l’universelle domination sexuelle qui se manifeste là dans chaque regard et dans l’invraisemblable rejet d’un corps perdant son attrait : « Chère Nadia, écrit l’éditorialiste du Guardian. Tu étais mmmmm quand tu faisais ce geste de la main à la fin de ton exercice au sol. Mon chaton mécanique. Aujourd’hui, la Nadia, elle a dix-huit ans, elle porte un soutien-gorge et doit se raser les aisselles. » Juillet 1980.

« Son corps devenu une prison au lieu d’une arme », écrit la narratrice.

Pourtant, même instrumentalisée, même chahutée, métamorphosée, cette Nadia reste un mystère. Derrière la peau, quelque chose demeure inaccessible et irréductible aux dominations sexuelles et politiques. Une obstination, une sorte de mur que Lola Lafon rend admirablement à l’aide de ces dialogues fantasmés avec cette Nadia C. Chaque chapitre, chaque pan de récit est immédiatement soumis à la critique et l’autocritique, comme en une réminiscence ou un héritage communiste.

On pensait lire l’histoire d’un enfermement, d’une aliénation – c’est le récit d’une conquête de la liberté. Le corps, premier lieu de l’oppression, et première source d’affranchissement. Conquête infiniment complexe, certes, mais quelque chose nous dit, nous susurre, que Nadia C. y parvient. Admirable prouesse : c’est bien Hercule qui se dissimulait sous ce corps chétif voltigeant de barre en barre.

Pierre Ducrozet

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