Le Mur Invisible

de Marlen Haushofer (Babel)

« Je n’écris pas pour le seul plaisir d’écrire. M’obliger à écrire me semble le seul moyen de ne pas perdre la raison…Il est peu probable que ces lignes soient un jour découvertes. Pour l’instant je ne sais pas si je le souhaite. Je le saurai peut-être quand j’aurai fini d’écrire ce récit. » Cette narratrice qui ne parvient plus à dater exactement le premier jour de son journal intime (est-elle en Novembre ?) vit seule dans un chalet en pleine forêt, depuis ce jour où le couple qui l’y a invitée n’est pas rentré des courses. Seule, pas vraiment, puisqu’il y a le chien, Lynx, qui lors d’une promenade se blesse de façon incompréhensible, et, ensanglanté, hurle, terrorisé sans qu’elle comprenne pourquoi. Très vite, elle découvre des corps d’animaux morts autour du chalet, qui ont heurté, comme le chien, ce « rien», une résistance froide et lisse qui semble circonscrire tout l’espace dans lequel elle se trouve maintenant enfermée. Un mur invisible qui l’isole du reste du monde, le sien, dont elle ne sait pas ce qu’il reste. On a évoqué l’époque à laquelle ce livre a été écrit, (1963), l’obsession de la guerre froide et d’un accident nucléaire comme possible métaphore de ce mur. Mais peut-être qu’avant tout, ce roman interroge l’espace, celui qu’on « prête » aux femmes dans l’Autriche des années 50, à Marlen Haushofer, cette mère de famille assistante de son mari dentiste, qui, la nuit, de sa cuisine, écrira plusieurs romans dont celui-ci. Car si ce mur, au départ, rétrécit son univers, il devient très vite un enclos qui délimite et protège un autre monde possible, animal et végétal, libéré des jeux sociaux et des hommes, absents du roman jusqu’au moment où l’un d’entre eux met brutalement fin au récit. L’abandon de sa sage vie de presque morte, avant la catastrophe, pour cette survie dans laquelle elle doit tout à elle-même, la « remet » au monde… Haushofer suit jusqu’au bout la forme du journal intime, achevant le roman quand sa narratrice se retrouve à court de papier. Et loin d’être invisible, c’est l’écriture au charme lent et discret qui laisse un souvenir de plaisir transparent.

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