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Un père pareil (De ça je me console, 2007)

Un Père pareil qui passe sa vie dans une confusion rêvée, passe sa vie à s’en construire une autre.
Et il faut faire vite, des A Ne Pas Oublier l’attendent dans des bibliothèques, et c’est formidable parce que les mots sont des vieillards apatrides, mon Père s’installe au dix huitième siècle comme à un étage d’où il voit tous les pays et les gens en même temps.
La Commune et la Révolution ne le consolent pas d’être Français dans les années soixante à Paris, de ça, non, il ne se console pas, de la Police Française et de son amour du travail accompli, de toutes ces tâches bien remplies, même celles que les Allemands ne leur demandaient pas.
Un Père pareil qui marche dans les rues avec les morts de Charonne et d’Algérie, il marche, il marche tellement qu’il la quitte la France, il en sort tout à fait, il se retrouve en Roumanie, et pourquoi pas la Roumanie.
Un Père pareil qui se colle aux corps en tas dans des charniers, les redresse, il ne sont pas à lui ces morts, c’est vrai, mais il les prend, leur offre un nom français, les épouse même dans leur absence, il épouse une Racine de Morte. Il est en famille maintenant, avec tous ces morts, ceux qui appartiennent à ma grand-mère et à ma mère et qu’elles dégainent à la moindre menace d’oubli.
A Bucarest, il entend parler, par un étudiant, de ce poète roumain, un poète condamné à mort pour offense envers Ceausescu. Jamais exécuté mais toujours prévenu, chaque matin où il se réveille en prison, qu’il le sera peut-être bien, peut-être demain.
A sa sortie de prison, treize ans plus tard, avec toutes ses morts de lui-même que le poète a emmagasinées, mon Père l’invite à venir parler dans un de ses cours de littérature. Et il se met à l’aimer, à l’aimer comme si en sa compagnie, il embrassait des flammes et embarquait des violences, il nous dit de lui : « …avoir été enfermé treize ans lui a permis d’accumuler un élan suffisant pour faire vingt fois le tour du monde… »
Mon Père et le Poète partent des semaines ensemble, ils descendent le Danube, choisissent le plus lent des bateaux.
J’ai 9 ans. Quelle irresponsabilité, se choisir un meilleur ami de ce style. Déjà qu’il a échappé à naître juif, mon Père pourrait éviter de se coller à un condamné à mort.
Alors, je me prépare à le protéger de ses choix incohérents. Pendant son absence, je fouille tous les tiroirs de son bureau, soulève ses feuilles de cours, je feuillette ses carnets pour voir s’il est en danger. Diderot, Rousseau, des cours, des débuts de roman, des recettes de beignets d’aubergine et des petits dessins de cocker qui me sont destinés, quelques poèmes. Est-ce que dans tout ça, il y a de quoi être condamné à mort. A quel moment les mots basculent et condamnent à mort.
Je le note dans mon premier A Ne Pas Oublier: demander au poète roumain quels sont les mots à ne pas oublier de ne pas utiliser.
Un Père pareil qui m’encourage à inventer la vie, qui décrète que le rêve est un travail, un Père très bricoleur, avec son jeu qui annule les peines et les tristesses, rien qu’en les posant dans les carreaux d’une feuille, en lignes.
De ça, je me console.
De ça, non.
Un Père pour partager le mensonge d’être vivant toujours, prétendre que les morts ne le sont pas, et promettre tous ces voyages à faire ensemble, « plus tard ». Un Père qui ne raconte pas la fin des livres, les histoires ne se termineront jamais jamais, jamais, et il m’annonce un matin que je ne dois pas avoir peur, il est indestructible, alors pourquoi je devrais avoir peur.

Alors, avec une grand-mère qui m’avertissait chaque matin ou presque, que j’aurais bien pu être morte avant de naître, j’en ai déduit que la personne la plus sûre de la famille, pour mon futur, c’était mon Père, qui oubliait tout avec décontraction : le café sur le feu, le nom des acteurs célèbres, et aussi qu’il ne vivait pas au 18ème siècle.
Comme il n’était pas susceptible de finir en pyjama rayé, pour grandir de façon sereine, il me faudrait rester collée à mon Père qui, lui, était né tranquillement français et vivant.
En cas d’urgence, son innocence de naissance me servirait.
Français en Roumanie, prof à l’Université mais passeur de poèmes déclamés en fraude la nuit sous les robinets, inventeur de sculptures de bras de poupées en secret, il échapperait à la mort, certainement.

Bookmarquez le permalien.

2 Comments

  1. Mireille Jeanjean

    Ce petit mot pour dire que je reste sans voix. Je garde de ce texte toute sa force, sa profondeur, sa révolte, son espoir… Un sentiment qui gonfle ma poitrine, cogne dans ma tête et le regret d’être arrivé à ce point qui j’espère n’est pas final car en plus de tout ce que dévoilent les mots, ils sont si bien agencés… Une écriture que j’aime approcher.

    Puis-je mettre le lien de ce blog sur ma page FB, car je sais que de nombreux « amis » ne resteront pas indifférents ?

    Merci Lola !

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