{"id":520,"date":"2013-10-21T17:55:00","date_gmt":"2013-10-21T17:55:00","guid":{"rendered":"http:\/\/localhost:8888\/LOLA\/presse\/2013\/11\/commentaires-sur-article-11-la-prudence-cest-la-mort\/"},"modified":"2013-10-21T17:55:00","modified_gmt":"2013-10-21T17:55:00","slug":"commentaires-sur-article-11-la-prudence-cest-la-mort","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lolalafon.toile-libre.org\/presse\/?p=520","title":{"rendered":"ARTICLE 11 &#8211; \u00ab\u00a0La prudence c&rsquo;est la mort\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"<div class=\"articlebody\">\n<div id=\"titraille\">\n<h1 id=\"titre\">Lola Lafon \u2013 \u00ab\u00a0La prudence, c\u2019est la mort\u00a0!\u00a0\u00bb<\/h1>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<div id=\"chapo\">\u00ab\u00a0<em>Vomir ce qui me traverse comme proposition d\u2019existence. Rubrique amour. Rubrique travail. Rubrique loisir. Quand je les remets en cause, on m\u2019enjoint de consulter. On me met sous Notice. On me parle constamment de \u2019\u2019la vie\u2019\u2019. Je ne reconnais rien qui me tienne au corps dans leur d\u00e9finition de \u2019\u2019la vie\u2019\u2019.<\/em>\u00a0\u00bb (Lola Lafon, <em>Nous sommes les oiseaux de la temp\u00eate qui s\u2019annonce<\/em>)<\/div>\n<p id=\"texte\"><em>Cet entretien a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 dans le num\u00e9ro 13 de la version papier d\u2019Article11<\/em><\/p>\n<h3>*<\/h3>\n<p>R\u00e9sumer les trois premiers livres de Lola Lafon sans en aseptiser le propos\u00a0? Sans les rabaisser \u00e0 quelques vagues g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9s, type quatri\u00e8me de couverture\u00a0? Difficile. Voire impossible. Si ses ouvrages sont port\u00e9s par le m\u00eame souffle litt\u00e9raire et la m\u00eame rage tranchante, ils s\u2019arriment \u00e0 des univers bien diff\u00e9rents. Trois satellites, en quelque sorte, tournant \u00e0 leur rythme autour d\u2019une \u00e9toile noire aux mots cisel\u00e9s. Les condenser en quelques lignes maladroitement bafouill\u00e9es \u00e9quivaudrait \u00e0 ne rien dire.Eh quoi, r\u00e9duire <em>Une fi\u00e8vre impossible \u00e0 n\u00e9gocier<\/em> (2003) au seul portrait sulfureux d\u2019une jeunesse anticapitaliste briseuse de vitrines\u00a0? Stupide, tant le propos se veut plus large, ouvre les horizons. Idem pour<em> De \u00e7a je me console<\/em> (2007) et <em>Nous sommes les oiseaux de la temp\u00eate qui s\u2019annonce<\/em> (2011)\u00a0: diverses trames les composent, s\u2019entrecroisent, tissant une \u0153uvre complexe et multiforme. D\u00e9vider un seul fil, c\u2019est ignorer les autres.Il est pourtant un \u00e9l\u00e9ment r\u00e9current dans la d\u00e9marche de Lola Lafon, qu\u2019elle soit litt\u00e9raire, musicale (son dernier album, <em>Une vie de voleuse<\/em>, est sorti en 2011) ou politique, un fil conducteur reliant ses diverses constellations\u00a0: le refus absolu de toute norme impos\u00e9e, de tout diktat. Et ce, jusque dans son propre \u00ab\u00a0camp\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0<em>D\u00e8s que tu rentres dans un alphabet de la contestation, un parcours impos\u00e9, la r\u00e9volte est d\u00e9j\u00e0 morte<\/em>\u00a0\u00bb, lance-t-elle au cours de l\u2019entretien<a id=\"nh1\" title=\"Qui s\u2019est d\u00e9roul\u00e9 d\u00e9but juillet, dans un caf\u00e9 de Belleville.\" href=\"http:\/\/www.article11.info\/?Lola-Lafon-La-prudence-c-est-la#nb1\" rel=\"footnote\">1<\/a>. Face \u00e0 un monde anesth\u00e9si\u00e9, Lola Lafon pr\u00f4ne le \u00ab\u00a0<em>geste contaminant<\/em>\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0<em>l\u2019\u00e9tincelle<\/em>\u00a0\u00bb non format\u00e9e. \u00c7a commence par les mots.<\/p>\n<h3>*<\/h3>\n<h2 id=\"texte\">Cacahou\u00e8tes &amp; marketing<\/h2>\n<p><strong><\/strong>\u00ab\u00a0Apr\u00e8s la sortie d\u2019<em>Une fi\u00e8vre impossible \u00e0 n\u00e9gocier<\/em> (2003), on me demandait toujours si le r\u00e9cit \u00e9tait autobiographique, s\u2019il s\u2019agissait d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 v\u00e9cue. Une question sans int\u00e9r\u00eat. Qu\u2019est-ce qu\u2019on en a \u00e0 p\u00e9ter que le r\u00e9cit soit vrai\u00a0? Peu importe\u00a0! Si j\u2019\u00e9cris des romans, c\u2019est justement parce que la question du \u2019\u2019mentir-vrai\u2019\u2019 ch\u00e8re \u00e0 Aragon m\u2019int\u00e9resse. Il faut ce doute, l\u2019impr\u00e9cision de la fiction.C\u2019est aussi pour cette raison que mon approche litt\u00e9raire se base en partie sur la pause, la respiration. C\u2019est important qu\u2019il y ait des passages sans sens ou utilit\u00e9 imm\u00e9diats. Et que ceux-ci tournent dans la t\u00eate du lecteur. Il s\u2019agit de faire l\u2019inverse de la communication, de transmettre un d\u00e9sordre int\u00e9rieur, une br\u00e8che. Quand tu \u00e9cris, tu dialogues avec le lecteur, bien s\u00fbr, mais tu ne communiques pas. Les mots super-agenc\u00e9s servent \u00e0 vendre des cacahou\u00e8tes, c\u2019est du marketing.En fiction, tu as le droit de mentir, c\u2019est m\u00eame recommand\u00e9. Mon prochain roman (qui sort en janvier prochain) constitue en quelque sorte une apoth\u00e9ose de cette approche. Parce qu\u2019il se d\u00e9roule en Roumanie, o\u00f9 la v\u00e9rit\u00e9 est trouble. Il faut y voir un h\u00e9ritage des ann\u00e9es Ceausescu\u00a0: la police politique \u00e9tant omnipr\u00e9sente, tout le monde mentait pour \u00e9chapper \u00e0 la r\u00e9pression. Ce prochain roman tourne donc autour de l\u2019id\u00e9e de r\u00e9\u00e9criture permanente, de flou entre diff\u00e9rentes interpr\u00e9tations possibles de la r\u00e9alit\u00e9. En litt\u00e9rature, la clart\u00e9 me d\u00e9range \u2013 c\u2019est mon c\u00f4t\u00e9 vampire.\u00a0\u00bb<em>\u00ab\u00a0Voir et donc savoir que ce Monde, le mien, qui m\u2019a toujours \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9 comme une \u00e9vidence intouchable, est fait de symboles et de Lois froids comme de l\u2019acier et l\u2019acier \u00e7a se raye \u00e7a se fracasse.\u00a0\u00bb (Une fi\u00e8vre impossible \u00e0 n\u00e9gocier)<\/em><\/p>\n<dl>\n<dt><\/dt>\n<\/dl>\n<h2 id=\"texte\">Cheveux gras &amp; journal intime<\/h2>\n<p><strong><\/strong>\u00ab\u00a0Je pensais que les livres parlaient d\u2019eux-m\u00eames. Mais non\u00a0: j\u2019ai vite compris qu\u2019il faut apprendre \u00e0 parler de ce que tu \u00e9cris. Et c\u2019est encore pire quand tu es une femme, parce que tu es lue avec un biais. Quand mon dernier bouquin est sorti, en 2011, je me rappelle avoir compt\u00e9 le nombre d\u2019articles qui commen\u00e7aient en mentionnant, par des biais divers, que j\u2019\u00e9tais blonde. Et il y en avait un nombre effarant. On ne fait pas \u00e7a avec un auteur masculin\u00a0: on ne mentionne pas, par exemple, que Houellebecq est d\u00e9garni ou que ses cheveux sont gras.J\u2019ai \u00e9galement not\u00e9 qu\u2019on \u00e9voquait fr\u00e9quemment ma sensibilit\u00e9, qu\u2019on s\u2019extasiait devant cette dimension\u00a0: \u2019\u2019<em>Ah mais, qu\u2019est-ce que c\u2019est sensible.<\/em>\u2019\u2019 Du sexisme pur. Parce que cela repose sur cette id\u00e9e qu\u2019une femme ne pourrait \u00eatre habit\u00e9e que par un v\u00e9cu et des \u00e9motions, et non par la technique ou le style \u2013 domaines r\u00e9serv\u00e9s aux mecs. En fait, quand tu es une femme, tu es cens\u00e9e \u00eatre juste assez dou\u00e9e pour \u00e9crire ton journal intime.Plus largement, on en revient toujours \u00e0 cette triste r\u00e9alit\u00e9\u00a0: un \u00e9crivain n\u2019est pas cens\u00e9 parler uniquement de ce qu\u2019il a \u00e9crit. Il faut autre chose. Mais cet \u2019\u2019autre chose\u2019\u2019 ne m\u2019int\u00e9resse pas. Je trouve par exemple d\u00e9ment qu\u2019on mette la photo des \u00e9crivains au dos des livres \u2013 moi, je ne me suis jamais int\u00e9ress\u00e9e \u00e0 la t\u00eate des auteurs. Je pourrais parler longuement du processus d\u2019\u00e9criture, de la mani\u00e8re de construire un plan, de travailler le style, mais tout le monde s\u2019en fout. La cuisine interne, la plomberie, n\u2019int\u00e9ressent pas les commentateurs.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<em>Ce qu\u2019on fait cette nuit-l\u00e0 ne sert \u00e0 rien. Ne changera rien. Nous aurons seulement pos\u00e9 des mots dans la ville. Des regards passeront [\u2026], les interrogeront, il y aura une pause. Un souffle de question dans un espace soigneusement rang\u00e9 de r\u00e9ponses qui se succ\u00e8dent sans cesse les unes aux autres.\u00a0<\/em>\u00a0\u00bb (<em>Nous sommes les oiseaux de la temp\u00eate qui s\u2019annonce<\/em>)<\/p>\n<h2 id=\"texte\">Conte &amp; \u00e9tincelle<\/h2>\n<p>\u00ab\u00a0Dans mon premier roman, <em>Une fi\u00e8vre impossible \u00e0 n\u00e9gocier<\/em>, la narratrice se trouve clairement immerg\u00e9e dans un milieu politique radical relevant de l\u2019autonomie\u00a0: elle vit dans un squat, se rend \u00e0 des contre-sommets, apprend \u00e0 participer \u00e0 des actions. En somme, elle est une sorte de super-militante pour qui tout marche bien. J\u2019ai totalement chang\u00e9 d\u2019approche pour la suite. \u00c0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9crire <em>Nous sommes les oiseaux de la temp\u00eate qui s\u2019annonce<\/em>, j\u2019ai d\u2019ailleurs confi\u00e9 \u00e0 un ami que je voyais ce livre en projet comme un manuel de lutte pour les filles qui n\u2019y connaissent rien, comme un conte insurrectionnel. En mati\u00e8re d\u2019action politique, les trois filles qui sont au c\u0153ur du r\u00e9cit restent des amatrices. Il s\u2019agit d\u2019anti-h\u00e9ro\u00efnes qui s\u2019essayent au geste r\u00e9volutionnaire. Lequel n\u2019est d\u2019ailleurs pas d\u00e9fini en tant que tel. Et l\u2019aspect pratique s\u2019immisce forc\u00e9ment\u00a0: Comment on fait pour foutre le feu \u00e0 un b\u00e2timent\u00a0? Et pour \u00e9crire des phrases sur les murs\u00a0? Voil\u00e0 l\u2019id\u00e9e de d\u00e9part\u00a0: gloire \u00e0 l\u2019amateurisme.La figure du h\u00e9ros ou de l\u2019h\u00e9ro\u00efne rend en r\u00e9alit\u00e9 le lecteur ou la lectrice tr\u00e8s spectateur. Or, je voulais que ces filles ne soient pas intimidantes. Qu\u2019on sente une appropriation chez elles, un apprentissage\u00a0; cela implique qu\u2019elles ratent des trucs, que parfois \u00e7a foire. \u00c7a renvoie aussi \u00e0 ma propre exp\u00e9rience militante. J\u2019aime l\u2019id\u00e9e que tout n\u2019est pas d\u00e9j\u00e0 trac\u00e9, qu\u2019il y a des voies \u00e0 exp\u00e9rimenter, ce qui n\u2019est pas forc\u00e9ment le discours dominant dans ces milieux.Et si tout n\u2019est pas trac\u00e9, alors l\u2019\u00e9tincelle peut surgir l\u00e0 o\u00f9 on ne l\u2019attend pas. Dans <em>Nous sommes les oiseaux de la temp\u00eate qui s\u2019annonce<\/em>, l\u2019\u00e9l\u00e9ment d\u00e9clencheur, c\u2019est simplement le \u2019\u2019<em>pourquoi on ne le ferait pas\u00a0?<\/em>\u2019\u2019 de filles qui se proclament soudain les \u00ab\u00a0<em>Petites Filles au Bout du Chemin<\/em>\u00a0\u00bb et qui d\u00e9cident d\u2019aller \u00e9crire des mots sur un drap et de se r\u00e9volter ainsi. Jamais elles ne d\u00e9l\u00e8guent leurs actions \u00e0 un groupe, \u00e0 une hi\u00e9rarchie. Et quand ce qu\u2019elles font prend de l\u2019ampleur, elles se retrouvent au c\u0153ur d\u2019un Paris insurrectionnel. Je tiens beaucoup \u00e0 cette id\u00e9e d\u2019un geste gratuit contaminant, d\u2019une \u00e9tincelle cach\u00e9e.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<em>Nous cassons vos vitrines parce que vous cassez nos vies.<\/em>\u00a0\u00bb (<em>Une fi\u00e8vre impossible \u00e0 n\u00e9gocier<\/em>)<\/p>\n<h2 id=\"texte\">Codes &amp; novlangue<\/h2>\n<p><strong><\/strong>\u00ab\u00a0Au moment o\u00f9 j\u2019ai \u00e9crit <em>Une fi\u00e8vre impossible \u00e0 n\u00e9gocier<\/em>, la situation n\u2019\u00e9tait pas la m\u00eame dans l\u2019extr\u00eame-gauche de combat. Aujourd\u2019hui, je continue \u00e0 trouver l\u00e9gitimes les actions en manif de type cassage de vitrines de banques, mais elles me semblent \u00e9galement beaucoup trop attendues. Presque routini\u00e8res. Jusqu\u2019au G8 de G\u00e8nes en 2001, il y avait quelque chose qui restait surprenant, qui n\u2019\u00e9tait pas totalement cod\u00e9. Ce n\u2019est plus le cas.La question de l\u2019imaginaire et de son renouvellement m\u2019importe beaucoup. Il faut \u00e9chapper aux codes. D\u00e8s que tu rentres dans un alphabet de la contestation, un parcours impos\u00e9, la r\u00e9volte commence \u00e0 mourir. C\u2019est un peu ce que je reproche \u00e0 l\u2019\u00e9criture des tracts\u00a0: ils perp\u00e9tuent trop souvent une novlangue r\u00e9volutionnaire. Et cette peur de d\u00e9vier me semble mortif\u00e8re. Parce qu\u2019elle d\u00e9bouche sur une uniformit\u00e9.\u00c0 tous les niveaux, je me m\u00e9fie des choses qui servent, qui sont con\u00e7ues uniquement selon une optique utilitaire. C\u2019est un constat politique, \u00e9videmment. Mais cela d\u00e9passe aussi largement ce cadre. Dans <em>Nous sommes les oiseaux de la temp\u00eate qui s\u2019annonce<\/em>, il n\u2019y a pas de revendications claires. Les Petites Filles au Bout du Chemin m\u00e8nent une r\u00e9volte sans objectifs clairement d\u00e9finis. J\u2019aime bien cette id\u00e9e\u00a0: revendiquer revient \u00e0 signer la fin d\u2019une action. Tu la formalises, tu l\u2019enfermes.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<em>On avait l\u2019audace de s\u2019amuser.\u00a0<\/em>\u00a0\u00bb (<em>Une fi\u00e8vre impossible \u00e0 n\u00e9gocier<\/em>)<\/p>\n<h2>Plaisir &amp; affrontement<\/h2>\n<p>\u00ab\u00a0Comme beaucoup de gens, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s influenc\u00e9e par Raoul Vaneigem. <em>Le Trait\u00e9 de savoir-vivre \u00e0 l\u2019usage des jeunes g\u00e9n\u00e9rations<\/em> (1967) reste pour moi un livre fondamental parce qu\u2019il permet de comprendre cette articulation n\u00e9cessaire entre le plaisir et la lutte. Mais cette fa\u00e7on de voir les choses n\u2019est plus du tout \u00e0 l\u2019ordre du jour \u2013 nous vivons dans une culture qui pr\u00f4ne le contraire. \u2019\u2019<em>Le syst\u00e8me nous veut tristes et il nous faut arriver \u00e0 \u00eatre joyeux pour lui r\u00e9sister<\/em>\u2019\u2019, disait Deleuze.Il faut accepter que le plaisir s\u2019immisce dans des choses s\u00e9rieuses. \u00c7a n\u2019a rien d\u2019une facilit\u00e9. Dans Une fi\u00e8vre impossible \u00e0 n\u00e9gocier, la narratrice le pose ainsi\u00a0: \u2019\u2019<em>C\u2019est plus facile de se d\u00e9truire soi-m\u00eame que de d\u00e9truire ce qui nous d\u00e9truit.\u2019<\/em>\u2019 Admettre qu\u2019on fait certains trucs, m\u00eame politiques, parce qu\u2019on les trouve ludiques, devrait \u00eatre naturel. De m\u00eame pour l\u2019\u00e9criture\u00a0: je ne me retrouve pas du tout dans la notion d\u2019\u00e9crivain tortur\u00e9. C\u2019est parfois dur, bien s\u00fbr, mais \u00e9crire me para\u00eet une raison d\u2019\u00eatre sur terre plus acceptable que beaucoup d\u2019autres.Ce c\u00f4t\u00e9 ludique ne rel\u00e8ve \u00e9videmment pas du \u2019<em>\u2019youpi-youpi<\/em>\u2019\u2019 b\u00e9at, de la na\u00efvet\u00e9 avec roulements de tambour. Il y a d\u2019ailleurs une phrase de Vaneigem que j\u2019aime beaucoup\u00a0: \u2019\u2019<em>Je ne renoncerai pas \u00e0 ma part de violence.<\/em>\u2019\u2019 Il ne s\u2019agit pas d\u2019appeler \u00e0 une violence aveugle, mais de se r\u00e9approprier un \u00e9l\u00e9ment important de notre existence. Cette phrase de Vaneigem me touche d\u2019autant plus que c\u2019est quelque chose que je trouve fondamental dans le f\u00e9minisme\u00a0: pour s\u2019\u00e9lever contre ce qui te d\u00e9truit, il faut pouvoir r\u00e9pondre, entrer dans l\u2019affrontement.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<em>J\u2019\u00e9tais entour\u00e9e de Presque Morts affol\u00e9s d\u2019\u00eatre encore vivants et ils s\u2019employaient \u00e0 amenuiser cette sensation qui les tenaillaient.<\/em>\u00a0\u00bb (<em>De \u00e7a je me console<\/em>)<\/p>\n<h2>Prudence &amp; m\u00e9dicaments<\/h2>\n<p>\u00ab\u00a0Puisque <em>Nous sommes les oiseaux de la temp\u00eate qui s\u2019annonce<\/em> avait \u00e9t\u00e9 pens\u00e9 sur les base d\u2019un conte, alors il fallait une morale. Et pour moi, il \u00e9tait \u00e9vident que celle-ci ne devait pas valoriser la prudence. La vraie morale\u00a0? La prudence, c\u2019est la mort\u00a0! Dans ce livre, tout ce qui se passe mal pour le personnage principal correspond aux moments o\u00f9 elle c\u00e8de \u00e0 la peur, o\u00f9 elle ne va pas assez loin. D\u00e8s qu\u2019elle marque une pause, il lui arrive des trucs horribles. Et les obstacles s\u2019accumulent\u00a0: elle est \u00e9touff\u00e9e par la cellule familiale, la cellule couple, la cellule travail, la psychiatrie et ultimement l\u2019\u00c9tat. Quand elle exprime le fait qu\u2019elle ne supporte pas son entourage ni ce qu\u2019on l\u2019enjoint de devenir, on la m\u00e9dicalise.Cette impossibilit\u00e9 \u00e0 se faire entendre prend de multiples formes. Le livre aborde ainsi la question du viol conjugal, soit la plus inaudible \u2013 bien loin des poncifs sur le type qui t\u2019agresse dans le parking. Et le personnage f\u00e9minin qui a \u00e9t\u00e9 agress\u00e9 sexuellement est en qu\u00eate d\u2019un cadre pour lib\u00e9rer sa parole. Tant qu\u2019elle est en face \u00e0 face avec la soci\u00e9t\u00e9, \u00e7a ne fonctionne pas, elle ne peut pas exprimer la v\u00e9rit\u00e9. On lui dit\u00a0: <em>Tu exag\u00e8res<\/em>. Ou bien\u00a0: <em>Peut-\u00eatre que tu as hallucin\u00e9<\/em>. Voire\u00a0: <em>Qu\u2019est-ce que tu as fait pour que \u00e7a t\u2019arrive\u00a0?<\/em> La soci\u00e9t\u00e9 et \u2013 surtout \u2013 la justice sont d\u2019une telle violence face \u00e0 des cas de ce genre qu\u2019elle ne peut rien en attendre.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<em>Vomir ce qui me traverse comme proposition d\u2019existence. Rubrique amour. Rubrique travail. Rubrique loisir. Quand je les remets en cause, on m\u2019enjoint de consulter. On me met sous Notice. On me parle constamment de \u2019\u2019la vie\u2019\u2019. Je ne reconnais rien qui me tienne au corps dans leur d\u00e9finition de \u2019\u2019la vie\u2019\u2019.<\/em>\u00a0\u00bb (<em>Nous sommes les oiseaux de la temp\u00eate qui s\u2019annonce<\/em>)<\/p>\n<h2>Scie &amp; inertie<\/h2>\n<p>\u00ab\u00a0Sous Sarkozy, \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit mon dernier livre, une scie de lamentation revenait en permanence. Comme si nous avions \u00e9t\u00e9 emport\u00e9s par un tsunami, plong\u00e9s dans une situation qui serait advenue toute seule. Mais ce n\u2019est pas le cas. Et je crois qu\u2019un m\u00e9canisme mental se donne ici \u00e0 lire. Parce que c\u2019est tr\u00e8s p\u00e9nible de se dire qu\u2019on contribue \u00e0 plein de choses d\u00e9gueulasses, et que si vraiment on voulait que ce soit autrement ce serait possible. \u00c7a ne flatte pas l\u2019ego.Je n\u2019aime pas tellement les comparaisons entre \u00e9poques mais c\u2019est \u00e9vident que ce qui se passe aujourd\u2019hui avec la mont\u00e9e de l\u2019extr\u00eame-droite, \u00e9tatique et non-\u00e9tatique, devrait davantage nous interpeller. On voit combien ce processus est simple\u00a0; \u00e7a n\u2019a l\u2019air de rien. Mais on ne peut pas affirmer\u00a0: \u2019\u2019<em>\u00c7a nous arrive.<\/em>\u2019\u2019 On peut juste dire\u00a0: \u2019\u2019<em>On l\u2019a laiss\u00e9 arriver.<\/em>\u2019\u2019 Une certaine humilit\u00e9 me semble n\u00e9cessaire, par rapport \u00e0 tous ceux qui te serinent que sous les nazis ils auraient bien s\u00fbr \u00e9t\u00e9 r\u00e9sistants. Un discours tr\u00e8s r\u00e9pandu. J\u2019ai simplement envie de r\u00e9pondre\u00a0: c\u2019est faux. M\u00eame aujourd\u2019hui, les manifs contre le mariage pour tous ont permis \u00e0 un vieux discours homophobe de devenir une \u2019\u2019discussion\u2019\u2019. Tout comme le racisme d\u2019\u00c9tat et l\u2019antis\u00e9mitisme des rouges-bruns type Soral-Dieudonn\u00e9 se trouvent cautionn\u00e9s par un alibi\u00a0: toute parole devrait soi-disant \u00eatre entendue, sous couvert d\u2019une pseudo libert\u00e9 d\u2019expression qui rendrait tous les discours \u00e9gaux.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<em>Plus encore que celui-l\u00e0, \u00e9lu Pr\u00e9sident, c\u2019est ce ballet des afflictions qui me rend malade. Leur \u2019\u2019avec ce qui nous arrive\u2019\u2019. [\u2026] Ces mots th\u00e9rapie, consolation de groupe qu\u2019on s\u2019\u00e9change pour se persuader qu\u2019on a, comme des valeureux m\u00e9decins de feuilleton, \u2019\u2019tout tent\u00e9\u2019\u2019, mais h\u00e9las.<\/em>\u00a0\u00bb (<em>Nous sommes les oiseaux de la temp\u00eate qui s\u2019annonce<\/em>)<\/p>\n<h2>Ennemis &amp; statistiques<\/h2>\n<p><strong><\/strong>\u00ab\u00a0Pourquoi je ne dresse pas vraiment de portrait des ennemis dans mes ouvrages\u00a0? Parce que \u00e7a ne m\u2019int\u00e9resse pas. En ce qui concerne le personnage de l\u2019agresseur sexuel qui revient dans deux de mes livres, je voulais avant tout insister sur le c\u00f4t\u00e9 \u2019\u2019banalit\u00e9 du mal\u2019\u2019. Cet agresseur n\u2019a pas de caract\u00e9ristiques parce qu\u2019il se fond dans les statistiques. Ce n\u2019est pas mon histoire (je le pr\u00e9cise, parce que la question revient souvent), ce n\u2019est pas l\u2019histoire de cette fille-l\u00e0 non plus, mais un \u00e9tat de fait plus global, une d\u00e9nonciation du patriarcat.De mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, je n\u2019accorde pas d\u2019importance aux descriptions des ennemis. Dans <em>Nous sommes les oiseaux de la temp\u00eate qui s\u2019annonce<\/em>, je ne m\u2019appesantis pas sur le Pr\u00e9sident, parce qu\u2019il me semble que \u00e7a ne sert \u00e0 rien\u00a0: lui et ses semblables sont interchangeables. Sarkozy, Hollande, ou m\u00eame M\u00e9lenchon, fonctionnent de la m\u00eame mani\u00e8re. Leur visage n\u2019a pas d\u2019importance en tant que tel. Au contraire, m\u00eame\u00a0: je trouve politiquement important que le personnage de l\u2019ennemi ne soit pas surinvesti.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<em>Provoquer l\u2019inattendu.\u00a0Envahir d\u2019impr\u00e9vu un espace r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 d\u2019autres. Dynamiter le grand triage discret, cet entre-soi indiscutable.<\/em>\u00a0\u00bb (<em>Nous sommes les oiseaux de la temp\u00eate qui s\u2019annonce<\/em>)<\/p>\n<h2>Silence &amp; Ardisson<\/h2>\n<p>\u00ab\u00a0L\u2019\u00e9mission d\u2019Ardisson<a id=\"nh2\" title=\"Il s\u2019agissait de \u00ab Tout le monde en parle \u00bb, en mai 2003.\" href=\"http:\/\/www.article11.info\/?Lola-Lafon-La-prudence-c-est-la#nb2\" rel=\"footnote\">2<\/a> m\u2019a co\u00fbt\u00e9 plut\u00f4t cher\u00a0: on me l\u2019a beaucoup reproch\u00e9e. C\u2019\u00e9tait sans doute une connerie d\u2019accepter cette invitation. Mais je sais aussi pourquoi je l\u2019ai fait\u00a0: pour des raisons f\u00e9ministes et politiques. Je ne voulais pas parler uniquement aux gens que je connaissais. Parce que j\u2019estimais qu\u2019il fallait porter un discours offensif sur les agressions sexuelles et le viol, aborder cette question \u00e0 destination de gens qui n\u2019\u00e9taient pas familiers de ces questions. Il s\u2019agissait de sortir du silence dans le cercle le plus large possible. Et je n\u2019ai pas fait de myst\u00e8re sur le fait que \u00e7a m\u2019\u00e9tait arriv\u00e9. J\u2019\u00e9tais obs\u00e9d\u00e9e par cet objectif d\u2019en parler. Sans doute un peu trop, parce que le dispositif t\u00e9l\u00e9visuel te d\u00e9samorce forc\u00e9ment.Je reste habit\u00e9e par ce questionnement. Aujourd\u2019hui, j\u2019accepte uniquement les sollicitations de type <em>France Culture<\/em> ou <em>Le Monde<\/em>, mais \u00e7a me semble un peu facile et limit\u00e9. Ok, c\u2019est plus simple, mais est-il souhaitable de ne s\u2019adresser qu\u2019\u00e0 des gens cens\u00e9ment plus intellos\u00a0? C\u2019est tr\u00e8s important pour moi de recevoir des mails, des lettres de femmes de plus de 70 ans, par exemple, qui vivent isol\u00e9es, qui ne font pas partie d\u2019un milieu politis\u00e9 et qui se reconnaissent quand m\u00eame dans les id\u00e9es propos\u00e9es. Je n\u2019aime pas l\u2019id\u00e9e de rester \u2019\u2019en famille\u2019\u2019.\u00a0\u00bb<\/p>\n<hr \/>\n<div>\n<div>1 Qui s\u2019est d\u00e9roul\u00e9 d\u00e9but juillet, dans un caf\u00e9 de Belleville.<\/div>\n<div>2 Il s\u2019agissait de \u00ab\u00a0Tout le monde en parle\u00a0\u00bb, en mai 2003.<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>Source Internet : <a href=\"http:\/\/www.article11.info\/?Lola-Lafon-La-prudence-c-est-la#pagination_page\" target=\"_blank\">http:\/\/www.article11.info\/?Lola-Lafon-La-prudence-c-est-la#pagination_page<\/a><\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> \u2026 <a class=\"continue-reading-link\" href=\"https:\/\/lolalafon.toile-libre.org\/presse\/?p=520\">Lire<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4,7],"tags":[109],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lolalafon.toile-libre.org\/presse\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/520"}],"collection":[{"href":"https:\/\/lolalafon.toile-libre.org\/presse\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lolalafon.toile-libre.org\/presse\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lolalafon.toile-libre.org\/presse\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lolalafon.toile-libre.org\/presse\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=520"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/lolalafon.toile-libre.org\/presse\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/520\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lolalafon.toile-libre.org\/presse\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=520"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lolalafon.toile-libre.org\/presse\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=520"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lolalafon.toile-libre.org\/presse\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=520"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}