{"id":673,"date":"2011-05-29T18:17:53","date_gmt":"2011-05-29T18:17:53","guid":{"rendered":"http:\/\/lolalafon.free.fr\/blog\/?p=372"},"modified":"2011-05-29T18:17:53","modified_gmt":"2011-05-29T18:17:53","slug":"voleuses-de-feu-extrait-nous-sommes-les-oiseaux-de-la-tempete-qui-sannonce","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lolalafon.toile-libre.org\/blog\/?p=673","title":{"rendered":"VOLEUSES DE FEU (EXTRAIT \u00ab\u00a0NOUS SOMMES LES OISEAUX DE LA TEMPETE QUI S&rsquo;ANNONCE\u00a0\u00bb)"},"content":{"rendered":"<p>1\u00b0) Les Ev\u00e9nements, la semaine des \u00e9v\u00e9nements<br \/>\nComme certains appellent encore aujourd\u2019hui les dix jours, ce printemps-l\u00e0, o\u00f9, sans qu\u2019on puisse en donner une raison exacte, la ville toute enti\u00e8re se trouve d\u00e9mantibul\u00e9e pour la premi\u00e8re fois depuis l\u2019\u00c9lection.<br \/>\nOn a dit que le premier incendie, celui d\u2019un centre de r\u00e9tention pour \u00e9trangers, a donn\u00e9 un signal de d\u00e9part. Ce centre dans lequel un demandeur d\u2019asile afghan de 19 ans est retrouv\u00e9 pendu. Sa demande vient d\u2019\u00eatre rejet\u00e9e et son expulsion programm\u00e9e pour le lendemain. Quand les autres l\u2019apprennent, ils refusent de r\u00e9int\u00e9grer leurs cellules. Le feu (parti d\u2019un matelas) commence \u00e0 gagner les \u00e9tages. Plusieurs retenus r\u00e9ussissent \u00e0 enfermer les gardiens, ils montent sur le toit o\u00f9, avec leurs couvertures ils composent les lettres PAS DE JUSTICE, film\u00e9es par un h\u00e9licopt\u00e8re de la t\u00e9l\u00e9. Et encore d\u2019autres mots, des questions, jusqu\u2019au petit matin o\u00f9 ils sont repris et reconduits dans leur cellule. Tr\u00e8s vite, des gens se regroupent devant le b\u00e2timent, la police les disperse ou les arr\u00eate, mais d\u2019autres accourent et s\u2019amassent encore apr\u00e8s avoir vu cet alphabet nocturne de tissus. Un feu est allum\u00e9 devant le centre, des bouts de bois enflamm\u00e9s au sol, une r\u00e9ponse, PAS DE PAIX. Tout ceci pourrait s\u2019arr\u00eater l\u00e0. Mais les jours suivants, c\u2019est une \u00e9pid\u00e9mie d\u2019arrestations dans les milieux \u00e9tudiants et associatifs. Les perquisitions \u00e0 l\u2019aube se multiplient. Une course au livre suspect o\u00f9 chaque texte est scrut\u00e9, discut\u00e9, les mots interpr\u00e9t\u00e9s. \u00a0<\/p>\n<p>Alors, sans que jamais la presse n\u2019en parle, de petits groupes sans banderoles se mettent \u00e0 arpenter la ville dans la nuit. Puis, ils s\u2019assoient et ne bougent plus. Place de la R\u00e9publique, et sur le rond-point des Champs-Elys\u00e9es, aux portes de Paris, de plus en plus nombreux, ils s\u2019arr\u00eatent. Sans rien demander, chaque nuit. La police les disperse violemment. Mais quand une rue est vid\u00e9e, c\u2019est l\u2019arrondissement mitoyen qui refuse de rentrer se coucher. Ces marches s\u2019additionnent dans plusieurs villes du pays, opaques et ind\u00e9chiffrables. Parfois, certains lisent \u00e0 haute voix des passages de livres d\u00e9clar\u00e9s \u00ab\u00a0suspects\u00a0\u00bb. D\u2019autres dansent sans musique, un soir o\u00f9 je sors faire des courses, je croise une cinquantaine de personnes qui bloquent la Bastille, valseurs maladroits sur les pav\u00e9s, les voitures coll\u00e9es \u00e0 leurs mollets. Puis ils sortent de la ville. Se d\u00e9ploient sur le p\u00e9riph\u00e9rique. Investissent les usines, se rendent dans des \u00e9coles, les lyc\u00e9ens s\u2019installent dans les supermarch\u00e9s o\u00f9 les employ\u00e9es s\u2019assoient avec eux au centre du magasin apr\u00e8s avoir \u00f4t\u00e9 les antis-vols des marchandises.\u00a0<\/p>\n<p>Toutes les trois nous regardons \u00e0 distance, presqu\u2019intimid\u00e9es de cet acc\u00e8s de mouvement dans un pays alourdi de deux ann\u00e9es de digestion. Il y a bien eu, quelques mois auparavant, un mouvement social avec son lot de revendications, de n\u00e9gociations et de victoires d\u00e9lav\u00e9es, mais les sociologues perplexes ont relev\u00e9 que ce conflit n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 exceptionnel et que les Ev\u00e8nements ne sont pas forc\u00e9ment li\u00e9s \u00e0 tout \u00e7a. Personne ne parvient \u00e0 trouver l\u2019origine des \u00c9v\u00e9nements, pourquoi ce printemps en particulier. Et de cette fa\u00e7on-l\u00e0.<br \/>\nCes gestes illisibles car muets prennent sens au moment o\u00f9 ils s\u2019acc\u00e9l\u00e8rent encore, un amoncellement d\u2019\u00e9tincelles qui pr\u00e9cise et donne le rythme du mouvement. Des feux surgissent. On ne conna\u00eet pas ce qui est en train d\u2019arriver mais on le comprend. L\u2019odeur de br\u00fbl\u00e9 infuse les rues, stock\u00e9e dans l\u2019air en permanence, l\u2019air travers\u00e9 de gyrophares et de sir\u00e8nes hagardes qu\u2019on compte comme autant d\u2019indices. Alors, comme le dit la Petite Fille en relisant son carnet\u00a0au troisi\u00e8me soir des Ev\u00e8nements, \u00ab\u00a0Les limites sont transgress\u00e9es- la chute est imminente-le mouvement ne part pas que du centre du corps\u2026Il y avait plus d\u2019un centre\u00a0!!\u00a0Forsythe avait tout\u00a0compris avant nous!!\u00bb<\/p>\n<p>\u00a0(&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;.)\u00a0<\/p>\n<p>De la m\u00eame fa\u00e7on que pour parler de Danse, je m\u2019\u00e9gare dans des d\u00e9tails de chaussons \u00e0 coudre et de tendinites, je n\u2019ai jamais r\u00e9ussi \u00e0 \u00e9voquer la Nuit des Incendies sans en ressentir une immense frustration, manquent toujours ces d\u00e9tails, instants dont je ne parviens pas \u00e0 rendre compte.<br \/>\nRetrouver ce qui vint en premier. Quel mouvement entra\u00eena l\u2019autre dans l\u2019air \u00e9pais satur\u00e9 de lacrymo, aussi tangible qu\u2019un animal. Je repense aux visages crois\u00e9s pendant les Ev\u00e8nements. Tous ces moments o\u00f9 nous nous sommes pench\u00e9s sur le m\u00eame probl\u00e8me, notre confrontation \u00e0 des choses qu\u2019on n\u2019avait jamais envisag\u00e9es faire de nos vies, nos gestes maladroits. R\u00e9fl\u00e9chir ensemble \u00e0 ce qui nous semblait le plus urgent, \u00e0 quoi fallait-il s\u2019attaquer. R\u00e9guli\u00e8rement incendier des poubelles au milieu des rues pour attirer la police tandis qu\u2019on irait ailleurs. R\u00e9fl\u00e9chir au vent. Qui \u00e9teindrait ou propagerait les flammes. R\u00e9fl\u00e9chir aux mat\u00e9riaux. Aux meilleurs acc\u00e9l\u00e9rateurs de feu. A la bonne quantit\u00e9 de solvant, aux proportions de farine, de sucre et de chlorate. Aux gants \u00e0 enfiler. Aux cheveux \u00e0 prot\u00e9ger pour ne pas qu\u2019un seul tombe \u00e0 terre. Aux verres dans lesquels on ne buvait jamais l\u00e0 o\u00f9 on passait, ou alors en faisant bien attention de ne pas y apposer nos l\u00e8vres. Toutes ces nuits plus opaques que des nuits, \u00e9paisses d\u2019obscurit\u00e9, les lampadaires ayant \u00e9t\u00e9 d\u00e9truits les premiers jours pour nous rendre moins visibles aux patrouilles. Toutes ces nuits aux temp\u00e9ratures in\u00e9gales, l\u2019approche des feux un trou br\u00fblant dans le froid immobile du ciel. On n\u2019avait plus besoin de rentrer chacun chez soi pour savoir si les Ev\u00e8nements existaient vraiment, on les voyait, ces petits appels de phare se succ\u00e9daient, un nuancier g\u00e9ant de bleu et d\u2019orange portait les nuages qui fumaient en s\u2019\u00e9levant, comme s\u2019ils tiraient le feu \u00e0 eux. Le couvre-feu s\u2019emparait du silence, l\u2019ordonnant aux rues d\u00e8s dix-neuf\u00a0heures, interrompu par des pointill\u00e9s de sir\u00e8nes qui passaient \u00e0 toute vitesse. Et ce bruit des caddies qu\u2019on poussait par dizaines sur les trottoirs, cet amoncellement de chariots qui ont renforc\u00e9 les barricades.<br \/>\nJe crois qu\u2019au plus fort des Ev\u00e8nements, il y en a eu des dizaines dans Paris. De tr\u00e8s importantes aux grands boulevards, tenues par des centaines de gens et d\u2019autres barricades minuscules, d\u2019\u00e0 peine quatre ou cinq personnes, aux apparences de buvettes. Certains y passaient la nuit \u00e0 discuter autour d\u2019un caf\u00e9. Des vieux accouraient, munis de sacs entiers de g\u00e2teaux et de fruits, s\u2019excusant parfois de ne pas rester plus longuement, tressautant aux alertes. Les enfants s\u2019endormaient sous des couvertures, la Petite Fille avait achet\u00e9 des dizaines de marqueurs pour les plus petits, ils noircissaient l\u2019int\u00e9rieur des grandes lettres sur les affiches, tirant un peu la langue en respirant. On s\u2019\u00e9tait munis de sifflets pour s\u2019appeler de rue en rue et la Petite Fille \u00e9tait devenue experte, capable de distinguer un sifflet de m\u00e9tal d\u2019un en plastique, pr\u00e8s de chez Emile, c\u2019\u00e9tait le m\u00e9tal qui pr\u00e9valait.<br \/>\nCertains quartiers de la ville, deux arrondissements plut\u00f4t hupp\u00e9s, semblaient imprenables. Il y avait eu des bless\u00e9s parmi les policiers qui avaient tent\u00e9 de les encercler. On a parl\u00e9 de plusieurs sid\u00e9rurgistes qui bloquaient un boulevard \u00e0 l\u2019aide de lingots d\u2019acier de deux tonnes transport\u00e9s en fenwick, et se prot\u00e9geaient gr\u00e2ce \u00e0 des sortes de lance-projectiles qui envoyaient des d\u00e9bris de ferraille.<br \/>\nMais une anecdote en particulier \u00e9claire la fa\u00e7on dont ces quartiers tenaient\u00a0: la recette du cocktail Molotov avait \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e le matin sur une radio amateur qui \u00e9mettait dans ce coin-l\u00e0. Le soir m\u00eame, un petit groupe de femmes de m\u00e9nage et de nounous du quartier sont arriv\u00e9es \u00e0 la barricade. Puis, elles se sont assises et en silence ont travaill\u00e9. L\u2019une d\u2019entre elles mettait le sucre, l\u2019autre la farine, puis le savon et l\u2019essence et enfin la derni\u00e8re rangeait m\u00e9ticuleusement les bouteilles dans une caisse. C\u2019\u00e9tait un centre de livraison incroyable qui essaimait dans toute la ville.<br \/>\nLes premiers jours, il arrivait qu\u2019un visage m\u2019intrigue. Pas assez jeune. Pas pr\u00e9par\u00e9. Trop bien habill\u00e9. Aux r\u00e9flexions na\u00efves. Puis je me voyais \u00e0 distance avec mes avant-bras sans muscles apparents, \u00ab\u00a0tes spaghettis\u00a0\u00bb disait Emile, mes tr\u00e8s longs cheveux et mes ratages permanents (ne pas r\u00e9ussir \u00e0 soulever un bidon d\u2019essence ou une grille de caniveau, paniquer quand les lacrymos me br\u00fblaient la peau). Je n\u2019\u00e9tais pas vraiment le genre de fille qu\u2019on se serait attendu \u00e0 trouver l\u00e0. Mes pieds me faisaient mal, mon dos me faisait mal, ma gorge aussi, une migraine que je repoussais de matin\u00e9e en matin\u00e9e, on dormait si peu-je n\u2019ai plus souvenir d\u2019une vraie nuit entre notre retour du foyer social et la nuit de l\u2019Incendie. Ni la Petite ni moi ne mangions. Parfois une bouch\u00e9e de barre chocolat\u00e9e, un morceau de pain, je ne sais pas si c\u2019\u00e9tait la peur ou plut\u00f4t l\u2019envie de rester en alerte, ne nous poser nulle part, rester vides et ac\u00e9r\u00e9es, ces lignes de nos vies mortes enfin tranch\u00e9es net.<br \/>\nLors d\u2019assembl\u00e9es organis\u00e9es h\u00e2tivement, sous des porches parfois, la Petite Fille levait la main pour prendre la parole, les \u00e9paules un peu vo\u00fbt\u00e9es, ses textes \u00e0 la main. Comme si elle avait fait \u00e7a des milliers de fois, elle \u00e9voquait le feu \u00ab\u00a0une fleur \u00e0 soigner, un enfant \u00e0 veiller\u00a0\u00bb\u00a0! Je me souviens des regards sur elle, cette fiert\u00e9 que \u00e7a soit \u00e0 mon oreille qu\u2019elle vienne chuchoter. Qu\u2019est-ce qu\u2019on faisait tous l\u00e0 \u00e0 prot\u00e9ger le feu et la nuit. Certains soirs, le manque de repos et de rep\u00e8res dans le temps me lassait d\u2019un coup, je serais bien revenue quelque part en arri\u00e8re. Mais je n\u2019avais pas d\u2019endroit o\u00f9 le faire, et, tr\u00e8s vite, ce sentiment d\u2019avoir dix ans et d\u2019ouvrir les yeux sur une journ\u00e9e mouvante o\u00f9 n\u2019importe quoi pourrait bien arriver me reprenait, notre sang sombre avait stagn\u00e9 beaucoup trop longtemps.<br \/>\nAbasourdis, les journaux de gauche comme de droite attendaient une direction. Une revendication. Un signe connu. Pouvoir lier les \u00e9v\u00e8nements \u00e0 une histoire d\u00e9j\u00e0 racont\u00e9e. Et ce qu\u2019on sentait monter dans toutes leurs tentatives de sous-titrage de nos gestes muets, c\u2019\u00e9tait leur peur. Que veulent-ils. Qui sont les leaders.<br \/>\nOr, personne ne voulait rien. Pas d\u2019am\u00e9lioration. D\u2019am\u00e9nagement. Rien qui s\u2019ach\u00e8te. Rien qui se n\u00e9gocie. Repousser la conciliation, cette couche trop ti\u00e8de. Rien que du feu, \u00eatre r\u00e9unis \u00e0 frotter les corps comme des armes \u00e0 recharger, les pierres et les d\u00e9sherbants sur les cartons, rien que faire vivre les heures, courir pour essouffler le temps, encha\u00eener sans pause,\u00a0 rien que r\u00e9apprendre le geste, tous ces mouvements perdus, et r\u00e9pandre la joie explosive de nos f\u00eates impolies, irr\u00e9conciliables.<br \/>\n\u00abQu\u2019ils le fassent. Qu\u2019ils inspectent et commentent les \u00c9v\u00e8nements. Qu\u2019ils en cherchent les indices, des raisons. Qu\u2019ils soulignent les mots suspects. \u00c9crits, prononc\u00e9s. Qu\u2019ils colmatent tout \u00e7a de lois h\u00e2tives et pr\u00e9ventives appliqu\u00e9es comme des compresses acides \u00e0 nos vies, de petits animaux f\u00e9roces l\u00e2ch\u00e9s entre nos jambes.\u00a0L\u2019\u00e9poque est dure aux voleuses de feu, Voltairine. Bient\u00f4t, sans doute, ils diront que tout \u00e7a n\u2019a pas exist\u00e9. Ils diront de nous que nous n\u2019avons pas eu lieu. Ils diront de nous que nous sommes un bruit qui court. Et \u00e7a n\u2019a pas d\u2019importance\u00a0 car ils n\u2019ont jamais pris garde aux bruissements d\u2019ailes.\u00a0\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1\u00b0) Les Ev\u00e9nements, la semaine des \u00e9v\u00e9nements Comme certains appellent encore aujourd\u2019hui les dix jours, ce printemps-l\u00e0, o\u00f9, sans qu\u2019on puisse en donner une raison exacte, la ville toute enti\u00e8re se trouve d\u00e9mantibul\u00e9e pour la premi\u00e8re fois depuis l\u2019\u00c9lection. 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