{"id":559,"date":"2007-07-09T10:39:47","date_gmt":"2007-07-09T09:39:47","guid":{"rendered":"http:\/\/levaweb.free.fr\/wordpress\/?p=108"},"modified":"2007-07-09T10:39:47","modified_gmt":"2007-07-09T09:39:47","slug":"extrait-2-litalienne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lolalafon.toile-libre.org\/blog\/?p=559","title":{"rendered":"EXTRAIT 2, l\u2019italienne"},"content":{"rendered":"<p>CE DONT JE ME SOUVIENS CE QUE JE CONNAIS DE TOI<br \/>\n(la \u00ab l\u00e9geresse \u00bb de tout \u00e7a)<\/p>\n<p>Quand tu me faisais la bise et que tu appliquais ta bouche consciencieusement fort sur ma joue, avec l\u2019enthousiasme de la fille qui veut suivre les coutumes du pays o\u00f9 elle vient d\u2019arriver. Tu ne le sais pas mais personne ne fait de vraies bises ici, \u00e0 part toi.<br \/>\nTes chaussures. Marrons avec des lacets fins d\u2019homme. Tr\u00e8s laides.<\/p>\n<p>Quand la serveuse italienne du salon de th\u00e9 o\u00f9 je travaillais le samedi m\u2019a expliqu\u00e9 que tu venais de Rome, tu allais \u00e9tudier \u00e0 Paris un an, et tu habiterais dans mon quartier. Est-ce que je ne pourrais pas te rencontrer pour te familiariser avec le Champion, la boulangerie et le caf\u00e9.<br \/>\nJe t\u2019ai donc donn\u00e9 rendez-vous chez moi, je me souviens j\u2019\u00e9tais extr\u00eamement en retard, \u00e7a n\u2019\u00e9tait pas le moment pour moi, je n\u2019avais pas envie de jouer \u00e0 la guide touristique. Tu m\u2019attendais devant la porte, tu \u00e9tais jeune, assise sur le trottoir, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un v\u00e9lo pourri. Tu as souri \u00e0 mes remords en agitant les mains pour dire non non pas grave.<br \/>\n\u00ab Non ti preocuppa \u00bb.<br \/>\nTa queue de cheval, enfin, tes cheveux. Tes lunettes aussi. Tes boucles d\u2019oreille \u00e0 l\u2019oreille droite, tu en avais quatre, et une d\u2019entre elles faisait NO, mais souvent elle tournait et \u00e7a faisait : ON.<br \/>\n Ta voix. Ondul\u00e9e de l\u2019int\u00e9rieur quand tu disais mon pr\u00e9nom. Tu m\u2019appelais et ton premier mot n\u2019\u00e9tait pas \u00ab all\u00f4 \u00bb ou \u00ab pronto \u00bb. Ta voix s\u2019ouvrait, comme \u00e7a, en kal\u00e9idoscope  sur mon pr\u00e9nom, comme si je venais de te taper sur l\u2019\u00e9paule dans la rue, et que te retourner pour te trouver face \u00e0 moi \u00e9tait l\u2019\u00e9v\u00e9nement le plus inattendu de ta journ\u00e9e, le plus formidable. Alors que c\u2019est toi qui composais mon num\u00e9ro. M\u00eame l\u00e0, au moment o\u00f9 j\u2019\u00e9cris, j\u2019entends la tonalit\u00e9 de mon pr\u00e9nom quand tu le dis. Avec l\u2019accent tonique sur la troisi\u00e8me syllabe. Vraiment joli. Comme un d\u00e9but de chanson, le genre o\u00f9, dans le refrain, on a envie de faire hop hop en se levant.<br \/>\nPuis, au bout de quelques semaines tu as commenc\u00e9 \u00e0 parler une sorte de fran\u00e7ais \u00e0 grande vitesse, et  tu v\u00e9rifiais mon attention toutes les deux phrases : \u00ab Tu compris ? \u00bb<\/p>\n<p>La premi\u00e8re fois que tu es venue chez moi, tu as regard\u00e9 toutes les photos de danse que j\u2019avais coll\u00e9es sur le mur en face de mon lit.<br \/>\nJe te pr\u00e9sentais tout de suite un mot d\u2019excuses pour Sylvie Guillem. C\u2019est que, la Danse, en photo, il n\u2019en reste qu\u2019un c\u00f4t\u00e9 platement gymnastique, on ne voit plus que le pied en forme de poignard au bout de la jambe en arabesque, l\u2019angle parfait que \u00e7a fait avec le dos.<br \/>\n \u00ab Alors que c\u2019est exactement l\u2019inverse, the opposite, tu vois, danser c\u2019est passer d\u2019un mouvement \u00e0 l\u2019autre, c\u2019est la fa\u00e7on dont tu vas d\u2019un pied \u00e0 l\u2019autre, ta capacit\u00e9, comment le faire sans que \u00e7a soit atroce, je veux dire, bancal, ah, oui, tu comprends pas bancal ? \u00bb<br \/>\n\u00ab \u2026Si tu veux, on ira \u00e0 Beaubourg, les gros tuyaux rouges verts \u00bb, je mimais \u00ab tuyaux \u00bb.<br \/>\n\u00ab Il y a des films l\u00e0-bas, Guillem dans un ballet de Forsythe, du classique aussi, si tu pr\u00e9f\u00e8res, la Belle au bois Dormant, version Noureev. C\u2019est gratuit. Les films. Tu veux ? \u00bb<br \/>\nDanser c\u2019est la moindre des choses, la moindre des politesses quand on est vivant, je voulais te dire \u00e7a, mais c\u2019\u00e9tait trop difficile de l\u2019expliquer avec le peu de mots qu\u2019on avait en commun. Tu \u00e9tais d\u2019accord pour les films, la Danse, d\u2019ailleurs tu \u00e9tais d\u2019accord pour me suivre partout dans Paris.<br \/>\nUne fois pour la Poste, une fois pour un caf\u00e9, puis deux fois pour le Champion, tu m\u2019avais t\u00e9l\u00e9phon\u00e9, visiblement perdue dans le quartier. \u00ab Cet o\u00f9 le campione ? \u00bb. Une seule fois, alors vraiment une seule, on s\u2019\u00e9tait retrouv\u00e9es pour un sandwich \u00e0 l\u2019heure du d\u00e9jeuner, dans un bistrot pas loin de chez moi.<br \/>\nTu me souriais en \u00e9levant ton sandwich au dessus de nos t\u00eates, tu le regardais par en dessous d\u2019un air inquiet, comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019un animal mort qu\u2019on venait de ramasser sur le bord de la route.<br \/>\n\u00ab Tu le fere toi-m\u00eame, cet chose \u00bb, tu m\u2019expliquais sans sourire, ton doigt pos\u00e9 sur la feuille de salade de mon sandwich. \u00ab  Pas la pay\u00e8re trois euros.\u00bb<br \/>\nEt si je t\u2019ai invit\u00e9e \u00e0 d\u00eener plusieurs fois d\u00e8s le premier mois, j\u2019ai arr\u00eat\u00e9 de te faire \u00e0 manger d\u00e8s que tu l\u2019as fait toi, un soir. Tu respectais les temps de cuisson, le temps de repos des p\u00e2tes, moi je t\u2019assistais, je s\u00e9parais les blancs des jaunes, je coupais les tomates.<br \/>\n\u00ab Tu dois bienne l\u00e9 battre les uves, tu compris ? \u00bb, et le ton de ta voix faisait qu\u2019on n\u2019avait pas trop envie de te dire : \u00ab Ouais ouais c\u2019est \u00e7a t\u2019as raison \u00bb, les blancs en neige devenaient la chose la plus importante dans ma t\u00eate \u00e0 ce moment l\u00e0, c\u2019\u00e9tait tr\u00e8s reposant.<br \/>\nIl fallait faire ton \u00e9ducation, te montrer ce que moi j\u2019avais appris en arrivant \u00e0 13 ans \u00e0 Paris. Je te disais, mais tu ne t\u2019en rendais pas compte, que tu \u00e9tais en train d\u2019apprendre Paris et le fran\u00e7ais avec une fausse fran\u00e7aise semi roumaine.<br \/>\n\u00ab Tu as une accent roumaine ? \u00bb<br \/>\n\u00ab Non\u2026.Je ne crois pas. Mais je ne parle pas non plus comme les Parisiens. Je parle plus lentement.\u00bb<br \/>\nDu coup, tu ne comprenais que moi. Quand on te rendait la monnaie \u00e0 la boulangerie, au bureau de tabac, quand on croisait un voisin, tu te tournais vers moi, perplexe : \u00ab Qu\u2019est ce qu\u2019il me dire ? \u00bb<\/p>\n<p>Je suivais tes progr\u00e8s, tu arrivais chez moi un matin et ton corps se dressait en me racontant qu\u2019\u00ab hier soir, il y a cette match de football sur la t\u00e9l\u00e9, cazzo, cet type d\u00e9bile qui fait le bruit, ONKKKKKKKKKKK \u00bb tu mimais le type qui appuie sur son klaxon, parce que \u00ab on \u00bb a gagn\u00e9.<br \/>\n\u00ab Je pus pas dormir tu compris, je mettre \u00e0 mon fen\u00eatre pour le dire \u00e0 cette mec, HE ! TU VAS LE METTRE DANS TON CULE, maintenant cette chose de bruit, il va arr\u00eater de me cass\u00e8re le couille ! \u00bb<br \/>\nJe craignais parfois que, comme avec un enfant, les mots que tu emploies ne soient vraiment les miens et peut-\u00eatre, par exemple, que je ne m\u2019en rendais pas compte et que je disais dans ton cule toutes les minutes.<br \/>\nOn se d\u00e9couvrait des points communs, on aimait les films<br \/>\net aussi les livres o\u00f9 les maris droguent leur femme \u00e0 l\u2019aide de yaourts empoisonn\u00e9s ou de tasses de th\u00e9. On aimait les filles enferm\u00e9es dans des maisons de campagne la nuit, et le moment o\u00f9 la cam\u00e9ra allait de la fille qui tenait le t\u00e9l\u00e9phone d\u2019une petite main tr\u00e8s blanche, au tueur, qui, en fait, l\u2019appelait de l\u2019int\u00e9rieur de la maison, ce moment pr\u00e9cis. On aimait l\u2019aplomb de Jane Fonda, son d\u00e9sespoir dans \u00ab On ach\u00e8ve bien les chevaux \u00bb.<\/p>\n<p>Assises dans un caf\u00e9 rue Condorcet, un jour d\u2019octobre \u00e0 Paris, on avait vu passer une fille en v\u00e9lo, habill\u00e9e en ours. Pas juste avec une peau d\u2019ours sur elle, non, elle \u00e9tait bien dans une peau d\u2019ours, avec la t\u00eate qui pendait sur sa nuque ; elle avait d\u00fb l\u2019enlever, sa t\u00eate, pour bien faire attention aux voitures.<br \/>\nJ\u2019essayais de t\u2019expliquer que \u00e7a me faisait sourire \u00e0 cause d\u2019un livre et tu m\u2019as r\u00e9pondu avec encore plus de plaisir dans ta voix :<br \/>\n \u00ab Si! John Irving \u00bb.<br \/>\nC\u2019\u00e9tait le moment o\u00f9 tu parlais  \u00e0 toute allure un fran\u00e7ais in\u00e9dit, et tes mots approximatifs s\u2019encha\u00eenaient les uns aux autres, comme une petite ronde bancale. Comme quand on d\u00e9bute la guitare et que, co\u00fbte que co\u00fbte, on encha\u00eene les mauvais doigts sur les mauvaises cordes pour que \u00e7a ressemble presque \u00e0 la chanson qu\u2019on voudrait entendre, sans les cordes qui zdinguent. On se souvenait avoir \u00e9t\u00e9 boulevers\u00e9es par le roman de John Irving, l\u2019H\u00f4tel New-Hampshire et si on n\u2019arrivait pas \u00e0 se rappeler de la fin, il nous en restait les m\u00eames images.<br \/>\nOn comparait nos phrases pr\u00e9f\u00e9r\u00e9es, ce qu\u2019elles donnaient dans les deux langues. On lan\u00e7ait les noms des personnages comme si on venait de se d\u00e9couvrir des cousins en commun. Je te disais que quand j\u2019avais fini ce livre j\u2019avais d\u00e9cid\u00e9 de n\u2019en parler \u00e0 personne pendant un moment. C\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre un livre moyen, ou bourr\u00e9 de d\u00e9fauts, ou pas \u00e0 la mode. Je ne voulais pas me trouver un jour devant une moue sceptique ni entendre d\u2019avis autoris\u00e9s sur l\u2019auteur. D\u2019ailleurs avec toi, on n\u2019a pas jaug\u00e9 ce livre, ni compar\u00e9. On se l\u2019est re dit re lu re racont\u00e9. John Irving est devenu notre vocabulario frantalien de base.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>CE DONT JE ME SOUVIENS CE QUE JE CONNAIS DE TOI (la \u00ab l\u00e9geresse \u00bb de tout \u00e7a) Quand tu me faisais la bise et que tu appliquais ta bouche consciencieusement fort sur ma joue, avec l\u2019enthousiasme de la fille \u2026 <a class=\"continue-reading-link\" href=\"https:\/\/lolalafon.toile-libre.org\/blog\/?p=559\">Lire<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[2],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lolalafon.toile-libre.org\/blog\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/559"}],"collection":[{"href":"https:\/\/lolalafon.toile-libre.org\/blog\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lolalafon.toile-libre.org\/blog\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lolalafon.toile-libre.org\/blog\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lolalafon.toile-libre.org\/blog\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=559"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/lolalafon.toile-libre.org\/blog\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/559\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lolalafon.toile-libre.org\/blog\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=559"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lolalafon.toile-libre.org\/blog\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=559"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lolalafon.toile-libre.org\/blog\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=559"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}