{"id":425,"date":"2013-01-06T11:26:04","date_gmt":"2013-01-06T11:26:04","guid":{"rendered":"http:\/\/lolalafon.free.fr\/blog\/?p=425"},"modified":"2013-01-06T11:26:04","modified_gmt":"2013-01-06T11:26:04","slug":"la-petite-fee-aux-os-en-fils-de-soie-fragments-du-roman-a-venir-publies-dans-la-nrf","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lolalafon.toile-libre.org\/blog\/?p=425","title":{"rendered":"LA PETITE FEE AUX OS EN FILS DE SOIE (fragments du roman \u00e0 venir, publi\u00e9s dans la NRF)"},"content":{"rendered":"<p>\n<strong>La petite f\u00e9e aux os en fils de soie<\/strong><br \/>\n<em>17 juillet 1976. Jeux olympiques de Montr\u00e9al<\/em><\/p>\n<p>Quel \u00e2ge a-t-elle, demandent les juges \u00e0 l\u2019entra\u00eeneur. Ce chiffre, treize, leur donne un frisson. Ce que la petite a effectu\u00e9 \u00e0 l\u2019instant d\u00e9zingue le d\u00e9roulement des chiffres, des mots et des images. Il ne s\u2019agit plus de ce que l\u2019on comprend. Elle jette la pesanteur par-dessus son \u00e9paule, son corps fr\u00eale, pos\u00e9ment, se fait de la place dans l\u2019atmosph\u00e8re pour s\u2019y lover. Elle alourdit les ann\u00e9es qui la s\u00e9parent des autres gymnastes. On ne parvient pas bien \u00e0 d\u00e9chiffrer ce qui se met en place, ce trait d\u00e9finitif qu\u2019on tire sur celles qu\u2019on commence \u00e0 appeler \u00ab les autres \u00bb, et qui, quand la petite rentre sur le podium, tirent nerveusement leur justaucorps sur leurs fesses, ranger ces chairs, planquer tout ce qui soudainement semble de trop, incongru, ridicule m\u00eame.<br \/>\nEt pourquoi personne ne les a pr\u00e9venus qu\u2019il fallait regarder par l\u00e0, ragent ceux qui ratent l\u2019instant o\u00f9, sur les dix centim\u00e8tres de largeur de la poutre, Nadia C. lance son corps en arri\u00e8re et, les bras en croix, donne un coup de pied \u00e0 la lune, saut \u00e0 l\u2019aveugle, et ils se tournent les uns vers les autres, est-ce que quelqu\u2019un a compris, est-ce que vous avez compris, un silence total dans le Forum implore la gr\u00e2ce m\u00e9canique de l\u2019enfant. On exige un replay de l\u2019exercice aux barres asym\u00e9triques. Du ralenti. Son corps enroule les barres. Elle s\u2019immobilise un instant en \u00e9quilibre sur les mains sur la barre la plus haute. Un cri de femme, hurlement de plaisir fou, s\u2019\u00e9chappe de la masse des 18 000 spectateurs et ponctue les deux petits pieds en chaussons blancs qui attrapent le sol sans une seule oscillation. On craint la chute de certaines gymnastes, mais elle, elle est si t\u00e9m\u00e9raire, comme ces enfants dans les parcs dont chacun des gestes est tendu vers l\u2019envie de se montrer parfaits \u00e0 leurs parents, s\u00fbr certain que je le fais ce saut p\u00e9rilleux, regarde regarde.<br \/>\nEt cet air de charleston sur lequel elle \u00e9volue pour son exercice au sol, ce yes, sir, that\u2019s my baby, cet air sautillant et empreint d\u2019une joie d\u2019avant 1929, yes yes yes voil\u00e0 mon \u00e9cureuil menteur, menteuse qui change la donne, embrouille le possible, yes sir, la voil\u00e0 qui n\u2019utilise m\u00eame plus ses mains pour s\u2019aider du sol quand elle lance son corps dans l\u2019air qui la tient en suspens, une double vrille, le salto arri\u00e8re, cette diagonale folle o\u00f9 son corps s\u2019emballe au point que les juges sont oblig\u00e9s, ensuite, de demander \u00e0 Bela K., l\u2019entra\u00eeneur, ce qu\u2019elle a r\u00e9ellement ex\u00e9cut\u00e9, ils n\u2019ont pas eu le temps de voir, yes yes, ils sont tous persuad\u00e9s que oui, that\u2019s my baby tandis qu\u2019elle manipule et r\u00e9arrange parfaitement l\u2019enfance pour en faire un cirque infernal de s\u00e9duction, petit vagabond de film muet dont on voudrait tenir le visage entre les mains. Comme c\u2019est gai. \u00c7a d\u00e9graisse les lourdeurs s\u00e9curitaires de ces Jeux parano\u00efaques, elle nous tire par la main pour en reprendre encore et d\u00e9gringoler avec elle dans une spirale d\u2019insouciance. On la porte en triomphe, on s\u2019agenouillera m\u00eame s\u2019il le faut, comment remercier l\u2019elfe roumain de 1,47 m d\u2019avoir balay\u00e9 le boycott des pays africains et les mitraillettes des soldats pr\u00e9sents partout dans le village olympique. Tandis qu\u2019elle salue la foule debout, les Russes quittent le podium, maussades, en rang derri\u00e8re leur entra\u00eeneur ; Bela, lui, tend ses poings, il boxe l\u2019air, hilare, entour\u00e9 des fillettes de son \u00e9quipe qui rebondissent autour de lui, leurs yeux cern\u00e9s du manque de sommeil et la bouche s\u00e8che de faim. Elle a sauv\u00e9 leurs Jeux.<br \/>\nLes revendeurs \u00e9coulent des billets qui valent 16 $ \u00e0 100 $ chacun pour la finale du concours individuel de gymnastique car tout le monde veut \u00eatre l\u00e0 et voir ces diagonales d\u2019acrobaties encha\u00een\u00e9es pendant lesquelles il semble que son corps trop l\u00e9ger ne retombera peut-\u00eatre pas sur ses pieds. Elle est \u00e9pid\u00e9mique. On veut se frotter \u00e0 ses \u00e9tincelles de jouet magique et turbulent. S\u2019arracher \u00e0 nos corps encombr\u00e9s d\u2019hormones lentes et ballotantes. Et quand elle court vers ses sauts p\u00e9rilleux, ses coudes impriment plus de vitesse encore, la fermet\u00e9 absolue de sa chair compact\u00e9e dans son justaucorps blanc, elle est cette m\u00e9canique filante g\u00e9nialement \u00e9chapp\u00e9e \u00e0 son sexe, \u00e9vad\u00e9e vers une enfance merveilleusement lisse et sup\u00e9rieure.<br \/>\nOn convoque les \u00e9l\u00e9ments, nage-t-elle dans un oc\u00e9an d\u2019air et de silence, on repousse le sport, trop brutal, presque vulgaire en comparaison de ce qui a lieu, on rature, on recommence : elle ne sculpte pas l\u2019espace, elle est l\u2019espace, elle ne transmet pas l\u2019\u00e9motion, elle est l\u2019\u00e9motion. Quand elle appara\u00eet \u2013 un ange \u2013 remarquez ce halo tout autour, une vapeur de flashs hyst\u00e9riques, elle s\u2019\u00e9l\u00e8ve au-dessus des lois, des r\u00e8gles et des certitudes, une machine po\u00e9tique sublime qui d\u00e9traque tout et elle serre une grande poup\u00e9e de chiffon contre elle dans les conf\u00e9rences de presse. La gamine gratte le d\u00e9sir, on en veut encore un peu, oh ce d\u00e9sir de la toucher, l\u2019approcher, une envie-spirale toujours plus pressante, et c\u2019est d\u00e9j\u00e0 termin\u00e9, l\u2019encha\u00eenement \u00e0 la poutre a dur\u00e9 90 secondes.<br \/>\nEt que fera-t-elle maintenant qu\u2019elle a atteint la perfection? Je peux faire mieux, promet-elle. Alors, il faudra sans doute qu\u2019elle invente un autre sport, concluent-ils. On commente sa composition, oui, c\u2019est vrai, il y avait d\u00e9j\u00e0 des flashs de Nadia dans la Olga des J O de Munich en 1972, mais l\u00e0, avec Nadia, on a tous les plats servis au m\u00eame moment ! La gr\u00e2ce, la pr\u00e9cision, l\u2019amplitude des gestes, le risque ! Et la puissance sans qu\u2019on en voie rien ! Il para\u00eet qu\u2019elle peut refaire son encha\u00eenement quinze fois de suite\u2026 Et cette ossature. Des os en fils de soie ! Morphologiquement sup\u00e9rieure. Plus \u00e9lastique. Plus minuscule. La gamine a m\u00eame d\u00e9fait l\u2019ordinateur, celui qui calcule les notes attribu\u00e9es aux comp\u00e9titrices. La banque de donn\u00e9es a saut\u00e9 apr\u00e8s son exhibition \u00e0 la poutre, et le lendemain aussi, quand elle remporte un 10, la note parfaite jamais attribu\u00e9e, pour les barres asym\u00e9triques et le sol. Une rumeur \u00e9voque certains juges qui auraient aim\u00e9 aller au-del\u00e0, lui donner onze sur dix ! Qu\u2019on invente de nouveaux chiffres ! Qu\u2019on abandonne les chiffres.<br \/>\nOn cherche, on agence les mots comme \u00e7a, puis non, dans cet ordre-l\u00e0, on tente de dessiner ses contours. La petite f\u00e9e communiste. La petite f\u00e9e communiste qui ne souriait jamais. On raye le mot \u00ab adorable \u00bb, car on l\u2019a utilis\u00e9 trop de fois d\u00e9j\u00e0 depuis quelques jours et pourtant, c\u2019est celui-l\u00e0. Douloureusement adorable, insupportablement trop mignonne, et, forc\u00e9 de la regarder de notre place d\u2019adulte, oui, on a envie de se glisser dans son enfance travailleuse, se tenir au plus pr\u00e8s d\u2019elle et de son corps que prot\u00e8ge l\u2019immacul\u00e9 justaucorps sur lequel on ne distingue aucune trace de transpiration, jamais. Une lolita olympique de m\u00eame pas 40 kg, \u00e9coli\u00e8re de 13 ans au corps de jeune gar\u00e7on qui se plie \u00e0 toutes les demandes. On ne voit plus les choses de la m\u00eame fa\u00e7on. C\u2019est une \u00e9vidence, Nadia est un nouveau d\u00e9part. Les autres gymnastes sont erreurs, d\u00e9formations d\u2019id\u00e9al. Des fautes. Ces maillots renfl\u00e9s, ces poitrines comprim\u00e9es qui, quand elles s\u2019\u00e9lancent vers le cheval-d\u2019ar\u00e7on bougent imperceptiblement, ces cuisses, leurs fesses qui transforment le justaucorps, on le trouve d\u2019un coup trop \u00e9chancr\u00e9, trop petit peut-\u00eatre. Tout \u00e7a, seins, hanches, explique un sp\u00e9cialiste lors de la retransmission, \u00e7a ralentit les<br \/>\ntours, \u00e7a plombe les sauts, c\u2019est moins propre, comme ligne.<br \/>\nLa championne sovi\u00e9tique Ludmila est \u00ab terriblement femme \u00bb. Sur la photo d\u2019un quotidien, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la nymphette roumaine, elle para\u00eet disproportionn\u00e9e, quant \u00e0 Olga, franchement, c\u2019est presque embarrassant. La cam\u00e9ra s\u2019attarde sur elle, livide apr\u00e8s le triomphe de sa rivale roumaine, non, elle n\u2019est pas fatigu\u00e9e, elle est us\u00e9e, elle a vingt ans, presque une \u2013 et quand le commentateur parle, on entend les rires des autres journalistes pr\u00e9sents dans le studio \u2013 une vieille femme us\u00e9e, on l\u2019a un peu trop utilis\u00e9e, hein. D\u2019autres froncent les sourcils, restons fair-play. Dame, oui, c\u2019est pas mal \u00e7a, une grande dame, cette Ludmila, et Olga, apr\u00e8s tout, a \u00e9t\u00e9 une ancienne f\u00e9e, un jour Nadia vivra ce qu\u2019elle vit. Au m\u00eame moment, l\u2019image s\u2019arr\u00eate sur la Roumaine au minuscule visage, son pouce qu\u2019elle mordille nerveusement, alors le journaliste, doucement, murmure : \u00ab Elle a un si petit pouce. \u00bb<br \/>\nEt ils tous sont \u00e0 ses pieds, litt\u00e9ralement au sol, car il n\u2019y a plus de place, plus de chaise dans la pi\u00e8ce o\u00f9 se tient la conf\u00e9rence de presse, ces adultes semblent contamin\u00e9s par une enfance d\u00e9bilitante, \u00e9clatant de rire \u00e0 chacune de ses mimiques, aimes-tu le chocolat Nadia, quelques mots en fran\u00e7ais, en fran\u00e7ais !! Bravo ! Joues-tu au Monopoly Nadia, as-tu un amoureux Nadia, ils notent ses dents trop mignonnes quand elle sourit. Prostern\u00e9s devant l\u2019enfant faussement fragile, ce fant\u00f4me de gamine bl\u00eame, du justaucorps blanc jusqu\u2019\u00e0 ses mains crayeuses de magn\u00e9sie en passant par son visage p\u00e2li de fatigue.<br \/>\n\u00c0 l\u2019a\u00e9roport de Montr\u00e9al, quand l\u2019\u00e9quipe de Roumanie repart, des centaines de gens la reconnaissent et veulent toucher<br \/>\nses couettes, elle se retrouve plaqu\u00e9e contre le comptoir d\u2019Air Canada, il faut appeler la police. La premi\u00e8re page d\u2019un quotidien montre Nadia devant un micro tendu par un homme adulte dont on ne voit que la main, elle \u00e9treint une poup\u00e9e brune dont la t\u00eate pend dans le vide. Quand on r\u00e9ussit enfin \u00e0 la s\u00e9curiser dans un bureau, l\u2019h\u00f4tesse se baisse vers elle et caresse la joue de Nadia \u2013so cute \u2013 en lui tendant un verre d\u2019eau tandis que, juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9, un pilote parle avec deux gardes du corps. Il se souvient, oui, il y a un an ou deux, il faisait Bucarest-Londres et elle \u00e9tait l\u00e0, avec les autres de l\u2019\u00e9quipe, on l\u2019avait autoris\u00e9e \u00e0 entrer dans le cockpit. Elle lui avait alors pos\u00e9 des tas de questions, dont certaines \u00ab extr\u00eamement pr\u00e9cises \u00bb sur le vol. Et voil\u00e0 que l\u2019autre jour, il tombe sur elle \u00e0 la t\u00e9l\u00e9 au moment o\u00f9 le jury lui attribue un 10 !<br \/>\n\u00ab J\u2019\u00e9tais tellement fier, c\u2019est pas possible de vous dire \u00e0 quel point, je n\u2019y croyais pas !\u2026 Ma petite fille\u2026 \u00bb<br \/>\nVides du silence apr\u00e8s festivit\u00e9s, d\u00e9j\u00e0 en manque de la f\u00e9e des Carpates, des milliers de m\u00e8res am\u00e9ricaines \u00e9teignent leur poste de t\u00e9l\u00e9vision rest\u00e9 ouvert toute la journ\u00e9e depuis le 17 juillet. Elles se prennent \u00e0 r\u00eaver d\u2019en avoir une comme celle-l\u00e0, si menue, une enfant p\u00e2lotte et soucieuse de bien faire, sage, s\u00e9rieuse, travailleuse, sobre, sans chichis, qui monte sur des podiums et fasse briller de grosses m\u00e9dailles sur un petit torse plat et ferme, qui attende ses notes devant les cam\u00e9ras du monde entier apr\u00e8s avoir enchant\u00e9 des millions et des millions de spectateurs, terminant son num\u00e9ro sur cette pose devenue une carte postale en vente partout, une petite qui vienne d\u2019un pays bizarre, cette Roumanie, qui soit rompue \u00e0 une existence consciencieuse et \u00e0 qui on n\u2019ach\u00e8te rien que des noeuds \u00e0 nouer joliment autour des cheveux, qui soit adorablement lisse et sans odeur, ce d\u00e9sir de poss\u00e9der une fillette ferm\u00e9e au monde, qui ne sache pas qu\u2019on ne peut rien pour elle et que bient\u00f4t, oh mais tr\u00e8s vite, elle sera recouverte de son banal futur biologique.<\/p>\n<p><strong>1977. Le proc\u00e8s<\/strong><\/p>\n<p>Sera t\u00e9l\u00e9vis\u00e9 et instruit en 3 minutes 39 lors d\u2019une \u00e9mission de divertissement am\u00e9ricaine. On se passera d\u2019avocat, l\u2019accus\u00e9e, Nadia Comaneci, viendra accompagn\u00e9e d\u2019une femme roumaine pr\u00e9sent\u00e9e comme son interpr\u00e8te. Au cours du proc\u00e8s, on d\u00e9couvrira que l\u2019\u00ab interpr\u00e8te \u00bb n\u2019est pas du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019accus\u00e9e, mais plut\u00f4t l\u2019\u00e9trange avocate d\u2019un tout comprenant : l\u2019entra\u00eeneur Bela K., la f\u00e9d\u00e9ration roumaine de gymnastique ainsi que les tr\u00e8s nombreux t\u00e9l\u00e9spectateurs s\u2019estimant spoli\u00e9s, tromp\u00e9s par la nouvelle apparence de la dite Nadia C. (toutes ces lettres de t\u00e9l\u00e9spectateurs re\u00e7ues apr\u00e8s la diffusion des championnats d\u2019Europe en septembre 1977 se plaignant de ne pas reconna\u00eetre leur petit elfe de Montr\u00e9al). On examinera des faits incontestables, m\u00e8tre et balance \u00e0 l\u2019appui, des preuves scientifiques. On prendra soin de toujours garder un ton courtois en s\u2019adressant \u00e0 l\u2019enfant recroquevill\u00e9e dans son fauteuil et son pull \u00e0 col roul\u00e9 rouge.<br \/>\nPr\u00e9sentateur : \u00ab Depuis Montr\u00e9al, nous avons entendu dire que tu as pris quelques kilos. Tu as \u00e9t\u00e9 malade ? \u00bb<br \/>\nL\u2019interpr\u00e8te, en roumain, \u00e0 Nadia : \u00ab Par rapport \u00e0 Montr\u00e9al, tu es plus grosse et tu travailles beaucoup plus mal. \u00bb<br \/>\nL\u2019ing\u00e9nieur du son fait signe au pr\u00e9sentateur qu\u2019on n\u2019entend pas, malgr\u00e9 le micro HF, la r\u00e9ponse de la gamine, un semi-murmure emb\u00eat\u00e9. Pr\u00e9sentateur : \u00ab Il y a quelque chose, toutefois, qui n\u2019a pas chang\u00e9, Nadia, tu parles tout tout doucement, tu es toujours aussi timide ? \u00bb<br \/>\nL\u2019interpr\u00e8te, agac\u00e9e : \u00ab Il demande si tu pourrais parler plus fort ? \u00bb<br \/>\nUn sourire, un souffle, presque une excuse, un sourire.<br \/>\nLe pr\u00e9sentateur : \u00ab Nadia, un jour, tu auras une fille, voudrais-tu qu\u2019elle soit championne comme toi ? \u00bb<br \/>\nElle interrompt l\u2019interpr\u00e8te qui commence \u00e0 \u00ab traduire \u00bb : \u00ab Non, je n\u2019y ai pas pens\u00e9 j\u2019ai le temps j\u2019ai le temps. \u00bb<\/p>\n<p><em>Est-ce arriv\u00e9 ? Ou alors elle l\u2019invente et \u00e7a n\u2019\u00e9tait pas un proc\u00e8s, pas un vrai en tous cas, mais \u00e7a ne ressemblait pas non plus aux \u00e9missions auxquelles elle a particip\u00e9 auparavant. Des tas de gens ont vu \u00e7a, tellement de gens dans leur salon en train de soupirer \u2013 dis donc c\u2019est qu\u2019elle a pris des kilos \u2013 et c\u2019est si vexant, humiliant,comme si on lui arrachait son pantalon et qu\u2019on la for\u00e7ait \u00e0 avouer \u00e0 voix haute : oui j\u2019ai mes r\u00e8gles. Parce que c\u2019est bien \u00e7a le sujet, non, ils parlent d\u2019elle d\u2019une voix triste et incr\u00e9dule, r\u00e9p\u00e8tent, tiens tu as\u2026 chang\u00e9, \u00e7a veut dire tu as tes r\u00e8gles et elle, conne un peu joufflue et lourde qui ne peut pas d\u00e9coller de ce si\u00e8ge et s\u2019en aller, au contraire elle s\u2019y enfonce \u00e0 chaque question un peu plus. Et elle r\u00eave qu\u2019elle crie ou elle crie pour de bon, mais \u00e7a ne doit pas \u00eatre r\u00e9el parce que si elle criait, sa m\u00e8re accourrait bien s\u00fbr et l\u00e0, personne ne vient tandis qu\u2019elle pleure fort apr\u00e8s l\u2019\u00e9mission. Et sur le fauteuil de la salle de maquillage o\u00f9 une dame lui enl\u00e8ve un fond de teint trop fonc\u00e9 pour elle, elle baisse les yeux et voit ses cuisses qui semblent s\u2019\u00e9taler encore plus qu\u2019hier, et sa m\u00e8re ne viendra pas, et d\u2019ailleurs qui, mais qui pourrait contenir ses chairs qui prennent vie comme des fleurs boulimiques, arrogantes et brutales, s\u2019arrogeant le droit de la remplacer peu \u00e0 peu.<\/em><\/p>\n<p>Le sommeil est aujourd\u2019hui le seul espace o\u00f9 se d\u00e9faire quelques heures de son chagrin. Autour d\u2019elle, tous semblent pleurer sa disparition, cette trahison inacceptable, un uppercut ricanant dont elle est victime. Le Mal la recouvre, lape sa vie doucement. Derni\u00e8re apparition de la Maladie : vendredi dernier tandis qu\u2019elle s\u2019\u00e9lance vers le cheval-d\u2019ar\u00e7on. Tout semble normal (elle finirait presque par croire que rien ne se passe finalement, que \u00ab \u00e7a \u00bb a \u00e9t\u00e9 stopp\u00e9). Mais dans sa course, quelque chose d\u2019autre que son corps se met en branle, un mouvement ridicule et tressautant: de la chair suppl\u00e9mentaire qui ne fait visiblement pas partie d\u2019elle, puisqu\u2019elle en sent chaque tremblotement, chaque r\u00e9pugnante cellule graisseuse autonome. Les filles molles. Celles en qui on peut s\u2019enfoncer comme dans des coussins, confortables. Les filles commodes. \u00c7a fait vomir d\u2019\u00eatre devenue presque confortable. Elle stoppe sa course. Explose en sanglots en plein entra\u00eenement et hurle (les autres fillettes p\u00e2lissent de l\u2019outrage insens\u00e9 dont elles sont t\u00e9moins, dans cet espace o\u00f9 on n\u2019entend jamais leur voix), sous le choc d\u2019une autre avanc\u00e9e de la Maladie. Et cette organisation, ce qu\u2019il faut comme temps, maintenant, pour tenter de garder certains aspects de sa Maladie secrets encore ; ces protections \u00e9paisses qui alourdissent ses culottes, qu\u2019elle cache avant de les jeter, entre le mur et les \u00e9tag\u00e8res de sa chambre o\u00f9 sont rang\u00e9es ses poup\u00e9es, ses coupes et ses m\u00e9dailles, des amas de tissus et de coton t\u00e2ch\u00e9s. Elle ne peut pas traverser la cuisine devant ses parents (compatissants mais d\u00e9\u00e7us, la petite f\u00e9e leur manque d\u00e9j\u00e0) avec \u00ab \u00e7a \u00bb \u00e0 la main et le jeter dans la poubelle de la cuisine, comme une composante normale de sa vie, entre les \u00e9pluchures de patates et le quotidien de la veille. Elle attend la fin d\u2019apr\u00e8s midi, dissimule le paquet envelopp\u00e9 de journaux sous son pull pour s\u2019en d\u00e9barrasser comme d\u2019un f\u00e2cheux t\u00e9moignage dans la poubelle tout au bout de la rue. Elle est devenue une criminelle aux doigts sanglants et aux culottes disgracieuses.<\/p>\n<p><strong>1978-1980. Championnats d\u2019Europe, Strasbourg \u2013 Championnats du monde, Copenhague \u2013 Jeux olympiques de Moscou \u2013 And now we\u2019re going to see whether some of the glitter has disappeared from the great Comaneci, number 141 !!<br \/>\n<\/strong><br \/>\nNon, nous ne pouvons donner suite \u00e0 votre demande, disent-ils en secouant la t\u00eate. Apr\u00e8s examen minutieux, sommes au regret de vous signifier que. Et ils pleurnichent leur nostalgie : o\u00f9 est ma poup\u00e9e, qui m\u2019a pris ma poup\u00e9e. Se rem\u00e9morent encore la rencontre avec leur libellule. Pas la m\u00eame. Ils ne se laisseront pas abuser, ne se laisseront pas refiler celle-l\u00e0 \u00e0 la place de l\u2019Adorable. Ils disent : elle n\u2019est plus l\u2019\u00e9coli\u00e8re qui, apr\u00e8s avoir re\u00e7u 10 sur son cahier de gym, jouait \u00e0 la poup\u00e9e devant le monde entier. Ils notent : elle a coup\u00e9 ses couettes et ses \u00ab formes \u00bb gonflent son maillot. Ils s\u2019\u00e9merveillent : mais une Russe est l\u00e0, qui ne p\u00e8se que 29 kg ! Peu \u00e0 peu la peine et la d\u00e9ception font place \u00e0 de la col\u00e8re, une col\u00e8re aigre, c\u2019est qu\u2019elle a aval\u00e9 le pass\u00e9 aussi, la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 de l\u2019\u00e9t\u00e9 1976, et ce \u00ab Rou-ma-nie \u00bb qu\u2019on pronon\u00e7ait avec \u00e9merveillement, gourmand de son accent et de cette fa\u00e7on de resserrer l\u2019\u00e9lastique de sa queue de cheval, son regard presque vide avant d\u2019entrer en action, un jouet toujours OK !<br \/>\nCh\u00e8re Nadia. Tu \u00e9tais mmmmm quand tu faisais ce geste de la main \u00e0 la fin de tes exercices au sol. Ma b\u00e9b\u00e9 h\u00e9ro\u00efne.<br \/>\nMon chaton tourbillonnant. Mais aujourd\u2019hui, Comaneci, elle a dix-huit ans, cette sombre jeune femme des Carpates, elle porte un soutien-gorge et doit se raser les aisselles, conclut l\u2019\u00e9ditorialiste du Guardian en juillet 1980. On s\u2019offusque en pouffant, celui-ci, quand m\u00eame, pour un peu il inspecterait ses culottes, hein. Non, vraiment, \u00e7a va trop loin. Alors que c\u2019est quasiment rationnel, m\u00eame si on esp\u00e9rait qu\u2019elle passerait au travers, c\u2019est tout simplement que : \u00ab La petite fille s\u2019est mu\u00e9e en femme et la magie est tomb\u00e9e. Verdict : le charme est rompu \u00bb (Lib\u00e9ration). Interview\u00e9e par la BBC, \u00e0 la question : \u00ab Vous n\u2019\u00eates plus\u2026 une petite fille, mais une femme ? \u00bb, Nadia C. chuchote, g\u00ean\u00e9e (une alcoolique lors d\u2019une r\u00e9union des AA) : \u00ab Oui\u2026 C\u2019est mon\u2026 grand probl\u00e8me. \u00bb<br \/>\nOn proc\u00e9dera aux formalit\u00e9s avec le respect d\u00fb \u00e0 une ancienne f\u00e9e. Finalement c\u2019est pas mal du tout comme fin. La Maladie, ce sort inexorable qui rend si ch\u00e8res \u00e0 nos coeurs celles qui ne savent pas encore qu\u2019elles n\u2019y \u00e9chapperont pas, ces tr\u00e8s ch\u00e9ries qui nous hantent, nos gamines bondissantes, s\u00fbres-certaines que jamais elles ne seront englouties par la mar\u00e9e sanglante d\u2019hormones implacables. Tout est bien.<br \/>\nLa jeune femme sera convoqu\u00e9e devant eux, tous rassembl\u00e9s dans la salle de presse, s\u00e9v\u00e8res. Ils attendront des larmes et des excuses, elle sourira pour les amadouer : \u00ab Heureusement que j\u2019ai chang\u00e9 depuis Montr\u00e9al, j\u2019avais treize ans. Je suis tout \u00e0 fait\u2026 normale pour mon \u00e2ge. \u00bb<br \/>\nPuis, poliment, une h\u00f4tesse soucieuse de l\u2019ennui affich\u00e9 de ses h\u00f4tes : \u00ab Vous\u2026 n\u2019avez pas d\u2019autres questions ? \u00bb Alors, ils noteront ses m\u00e8ches blondies et avant de passer \u00e0 une autre interview, \u00e9criront rapidement dans leur carnet une derni\u00e8re fois ce mot, entour\u00e9 de guillemets \u2013 Nadia C., mort d\u2019une \u00ab f\u00e9e \u00bb, tandis qu\u2019elle, dans le silence, pour sa d\u00e9fense, doucement protestera : \u00ab Je ne pouvais pas mesurer \u00e9ternellement 1 m\u00e8tre 47\u2026<br \/>\nNon ? \u00bb<\/p>\n<p>Dernier titre paru : Nous sommes les oiseaux de la temp\u00eate qui s\u2019annonce (Flammarion, 2011, J\u2019ai Lu, 2013). <\/p>\n<p>\u00c0 para\u00eetre en 2013 :<br \/>\n\u00ab\u00a0We are the birds from the coming storm\u00a0\u00bb (Seagull Books)<br \/>\net<br \/>\n\u00ab\u00a0La petite communiste qui ne souriait jamais.\u00a0\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La petite f\u00e9e aux os en fils de soie 17 juillet 1976. Jeux olympiques de Montr\u00e9al Quel \u00e2ge a-t-elle, demandent les juges \u00e0 l\u2019entra\u00eeneur. Ce chiffre, treize, leur donne un frisson. Ce que la petite a effectu\u00e9 \u00e0 l\u2019instant d\u00e9zingue \u2026 <a class=\"continue-reading-link\" href=\"https:\/\/lolalafon.toile-libre.org\/blog\/?p=425\">Lire<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lolalafon.toile-libre.org\/blog\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/425"}],"collection":[{"href":"https:\/\/lolalafon.toile-libre.org\/blog\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lolalafon.toile-libre.org\/blog\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lolalafon.toile-libre.org\/blog\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lolalafon.toile-libre.org\/blog\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=425"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/lolalafon.toile-libre.org\/blog\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/425\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":714,"href":"https:\/\/lolalafon.toile-libre.org\/blog\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/425\/revisions\/714"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lolalafon.toile-libre.org\/blog\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=425"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lolalafon.toile-libre.org\/blog\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=425"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lolalafon.toile-libre.org\/blog\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=425"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}